Jeudi a eu lieu la dernière journée de l’audience de l’affaire Roukia. Les avocats de la partie civile, des indicateurs du GIR et de Mathias Belmer, Frédérique Blondel et Vincent Hoarau ont plaidé tour à tour pour leurs clients, mais ont regretté une chose : l’absence sur le banc des accusés des responsables du GIR, à savoir le capitaine Gauthier et le Colonel Bourgerie.

 

 

Pendant une semaine, le tribunal correctionnel de Kawéni a été le centre médiatique de Mayotte. Directs radio et télé de Kwezi, plateaux de Mayotte 1ère, présence de M6 et d’autres organes de presses nationaux, présence de tous les médias écrits de Mayotte, l’affaire a été largement couverte.Jérémy Bouclet (avec les lunettes noires) et Mathias Belmer (avec le bob) profitent d'une suspension d'audience pour se détendre. Le procès aura mis leurs nerfs à dure épreuve.

Quoi de plus normal pour un procès hors-norme, selon les propres mots du procureur de la République Joël Garrigue. Hors-norme parce que des membres des forces de l’ordre ont été mis en cause pour avoir introduit de la drogue dure à Mayotte. Il s’agit de Daniel Papa, gendarme et de Jérémy Bouclet policier, tous deux enquêteurs au sein de feu le groupement d’intervention régional (GIR). La drogue qu’ils ont fait introduire à Mayotte pour un coup d’achat afin de remonter la piste d’un certain Faïssoil est la même qui a été absorbée par Roukia Soundi en janvier 2011 et qui a causé sa mort à l’âge de 18 ans.Le bâtonnier Me Nadjim Ahamada considère que sa cliente Frédérique Blondel a été complètement manipulée par son ex-employé Mathias Belmer.

Tous les avocats ont désigné Mathias Belmer, ex-petit ami de Roukia et enfin arrivé grâce à un mandat d’amener au tribunal, comme l’un des principaux responsables de la mort de la jeune fille. C’est lui qui avait acheté ce qu’il croyait être de la cocaïne et qui s’est avéré être de l’héroïne qu’a absorbée la jeune femme. Toutefois, certains ont regretté l’absence en tant que prévenus du capitaine Gauthier, Commandant du Gir et du colonel Bourgerie, commandant de la gendarmerie de Mayotte au moment des faits. « Où sont les responsables du Gir ? Les vrais responsables de la mort de Roukia ne sont pas là ! M. le président, si vous acceptez de chercher toutes les responsabilités, il faut remonter toute la hiérarchie » a ainsi plaidé Me Charles Simon, défendeur de Mathias Belmer. Me Simon, qui a pris en charge la défense de Mathias Belmer quelques heures seulement avant la première journée d’audience a souligné que ce procès dépassait le cadre du droit, mais été chargé de symboles : une jeune fille noire morte et qui était en couple avec un homme d’une quarantaine d’années, des membres des forces de l’ordre qui n’inspirent pas confiance, la place de la justice française à Mayotte…

M. le président, si vous acceptez de chercher toutes les responsabilités, il faut remonter toute la hiérarchie 

Me Saïd Larifou, avocat de l'ex-indicateur Saïd Ahamada Mzé a dénoncé le recrutement systématique par le GIR de Comoriens en situation irrégulière. Ces indics étaient à la merci des forces de l'ordre et espéraient régulariser leur situation en travaillant pour l'Etat français.

Me Simon a eu la tâche très compliquée par ses confrères. Le bâtonnier Nadjim Ahamada, avocat de Frédérique Blondel, l’ancienne patronne de Mathias Belmer, a décrit ce dernier comme un manipulateur ayant une emprise psychologique sur sa cliente. Ce qui la poussera à prêter sa voiture pour déplacer le corps de Roukia vers Trévani et à couvrir son ex-employé. Me Saïd Larifou a rappelé que c’est Mathias Belmer qui a contacté son client l’ex-indicateur du Gir Saïd Ahamada Mzé. Et Me Idriss, avocat de la famille de Roukia a fustigé l’attitude du principal prévenu quand celui-ci s’est rendu compte que Roukia gisait morte dans leur lit. « Quelqu’un est mort et il a tout fait pour disparaître le corps. Je ne me l’explique pas. Si j’avais été dans ce cas-là, ma première réaction aurait été d’alerter la police, la gendarmerie ou les pompiers ! »Me Morel, avocat des hommes du GIR a demandé au président du TGI Laurent Sabatier d'établir justement les responsabilités de tous les protagonistes et non pas de céder à la pression populaire et médiatique.

Me Simon pour la défense a souligné que son client avait paniqué. Et il a attaqué les prévenus du Gir. « Les forces de l’ordre ne sont pas censées importer de la drogue. Le Gir, c’était un gang. La police doit respecter les procédures pénales, le Gir ne l’a pas fait ». Pur lui, si le Gir n’avait pas fait venir la drogue, Roukia serait morte. Il l’espère que dans d’autres affaires en cours, un supplétif sera demandé pour parler du volet Roukia et incriminer Thomas Bourgerie et Gérard Gauthier.

Les forces de l’ordre ne sont pas censées importer de la drogue. Le Gir, c’était un gang. La police doit respecter les procédures pénales, le Gir ne l’a pas fait


Me Catherine Préaubert a affirmé que son client Vincent Hoareau était complètement étranger à la mort de Roukia. De plus, elle a évoqué les relations difficiles qu'entretenait Roukia avec sa mère et le reste de sa famille.

Le procureur Joël Garrigue a confirmé cela en répétant que Mayotte ne connaissait pas à l’époque de trafic de cocaïne. Celle-ci est bien arrivée à Mayotte par le Gir. D’ailleurs celui-ci a été créé en 2010 suite à une interception de 4 kg de cocaïne en 2008. Il s’est avéré plus tard que ladite cocaïne était en fait de la poudre de manioc. Le procureur a requis des peines considérées légères contre les prévenus. Mathias Belmer risque 8 ans de prison ferme et un placement immédiat en mandat de dépôt. Pour tous les autres prévenus, le procureur a requis des peines de prison comprenant du sursis :

    • 4 mois fermes correspondant à la détention provisoire pour Frédérique Blondel, accusée d’homicide involontaire de recel de cadavre et de complicité pour faire disparaître des éléments de preuve tendant à la manifestation de la vérité. Son avocat Me Ahamada a plaidé la relaxe.

 

    • 6 mois de sursis pour Vincent Hoareau, accusé de détention de stupéfiants. Il avait donné de l’argent à Mathias Belmer pour se fournir en résine de cannabis. Me Préaubert son avocate a plaidé pour une peine d’amende et la non-inscription de la peine au bulletin 2 du casier judiciaire.

 

    • 2 ans dont 1 avec sursis pour Daniel Mohamed, ex-indic du Gir. Accusé d’homicide involontaire, c’est lui qui a vendu l’héroïne à Mathias Belmer. C’était son seul moyen de survie puisque le Gir lui faisait miroiter un titre de séjour contre des services rendus à l’État français. Me Préaubert a demandé sa relaxe, estimant qu’il avait été broyé et exploité par le Gir.

 

    • 3 ans dont 2 avec sursis pour Saïd Ahamada Mzé, ex-indic du Gir. Lui aussi survivait en espérant une régularisation de sa situation en vendant de la drogue et notamment du cannabis. Son avocat Said Larifou a décrit sa situation similaire à de l’esclavage.

 

    • 9 mois de sursis pour Daniel Papa, gendarme enquêteur et qui aurait donné l’enveloppe contenant l’héroïne à Daniel Mohamed. Son avocat Me Morel a demandé la relaxe.

 

    • 2 ans de sursis pour Jérémy Bouclet. C’est lui qui a ordonné à Daniel Mohamed de faire venir l’héroïne depuis Anjouan. Cela s’est fait sans autorisation du procureur et sans PV. Me Morel a demandé la relaxe.

Me Mansour Kamardine a souligné que la famille de Roukia avait été destabilisé par la perte de la jeune femme.Pour sa part, Me Mansour Kamardine et Me Ahmed Idriss ont demandé pour la partie civile à ce que tous les prévenus versent solidairement 150 000 € à Roukia, 60 000 € pour le préjudice de sa mère , 20 000 € pour sa tante et enfin 30 000 € pour chacun de ses 2 frères et sa sœur. Ils demandent également 20 000 € de frais d’avocat. Me Préaubert et Me Ahamada ont demandé à ce que leurs clients ne soient pas condamnés à verser ses sommes qu'ils qualifient d'exagérées.

Le délibéré sera rendu le 20 janvier 2016.

 

Faïd Souhaïli