Je voudrais ici exprimer mon inquiétude face à ce qui s’est passé à Mtsangamouji, où une mosquée a été détruite par des habitants du village mécontents des propos et du comportement des fidèles fréquentant ce lieu de culte.

 

Inquiet parce que cet acte est une forme de violence exercée par une majorité sur une minorité. Que se serait-il passé si cette dernière avait décidé de défendre sa mosquée ? La réponse fait froid dans le dos. Cet acte relève également de l’intolérance religieuse. En effet, toute divergente de vue et de lecture doit-elle immanquablement aboutir à l’élimination physique – ici c’est la mosquée – du tenant du point de vue opposé ?

Evidemment, les explications avancées pour justifier cet acte de violence ne sauraient être admises, surtout dans notre pays, où la liberté de culte est une liberté fondamentale garantie à chaque citoyen. Dans notre république, on combat les idéologies néfastes par le discours rationnel ou par la loi lorsqu’elle peut être mobilisée, on ne se fait pas justice soi-même. Dans ce fait grave, ceux que l’on accuse généralement d’intolérance religieuse ou d’intégrisme, les fameux « djaula » (les adhérents de la Jama'at Tablighi) sont devenus des victimes de gens censés représenter une lecture tolérante et pacifiste de l’islam.

Ce qui s’est passé à Mtsangamouji doit-il être interprété comme un signal d’encouragement pour d’autres actes semblables à l’égard des membres de la Jama’at Tablighi ou d’autres déviants ou d’autres intégristes dérangeants ? Doit-on le considérer comme la réponse appropriée au discours intégriste et de mépris de certains groupes religieux se prévalant de l’exclusivité de la vérité divine et s’autoproclamant ainsi vrais représentants de l’islam ? La réponse est non, mille et une fois non, définitivement non. Dans notre république, nous ne pouvons accepter le recours à la force et à la violence populaire comme réponse à l’injure, au mépris, à l’intolérance. Dans un pays de droit comme le nôtre, on recourt à la loi, dans une démocratie comme la nôtre, on recourt au débat contradictoire.

Ce qui s’est passé à Mtsangamouji doit-il être interprété comme un signal d’encouragement pour d’autres actes semblables à l’égard des membres de la Jama’at Tablighi ou d’autres déviants ou d’autres intégristes dérangeants ?

Le silence du préfet de Mayotte face à ce qui s’est passé à Mtsangamouji m’inquiète. Et qu’en pensent le maire et le conseiller général de Mtsangamouji ? Qu’en pense le Grand cadi de Mayotte ? Que doivent en penser les habitants de Mayotte ? C’est bien, bien parce que ce sont ces intégristes de Djaula qui doivent être combattus ? C’est bien parce que la population rejoint l’Etat dans sa lutte contre l’intégrisme religieux, contre toutes les formes d’intolérance et les dysfonctionnements qui menacent notre vivre ensemble ?

Aujourd’hui, face à ce qui s’est passé à Mtsangamouji, le préfet de Mayotte doit, dans sa responsabilité du maintien de l’ordre public, pour le moins rappeler les valeurs de notre république et le fonctionnement de notre démocratie. Cela serait mal servir les habitants de Mayotte, qui sont fort désorientés par les derniers changements statutaires intervenus (département, RUP), que de les laisser croire que les auteurs de cet acte avaient raison.

Certes, il faut comprendre l’inquiétude des habitants de Mayotte face à ces discours religieux offensifs et virulents qui prônent un islam étranger à ce que leur île a connu jusqu’à présent, qui disqualifient dédaigneusement leurs connaissances religieuses acquises et qui mettent en doute leur foi sincère. Je les comprends aussi. Certes, les Mahorais musulmans, dont l’éducation religieuse est traditionnellement et essentiellement assurée par l’école coranique, se trouvent confrontés, depuis quelque temps, à des groupes religieux mieux organisés, bien structurés, avec un discours bien rôdé et un prosélytisme très actif. Ils ont peut-être peur d’être dépassés alors qu’ils tiennent à leur conception et leur pratique de l’islam. Je les comprends. Certes, les Mahorais musulmans, comme tous les musulmans, rejettent tout ce qui introduit la division (fitna) au sein leur communauté, y semant le désordre, et préfèrent l’entente, le consensus. Je les comprends.

Certes, on peut les comprendre. Mais encore une fois, la voie ne saurait en aucun être celle de la force ni de la violence. Face au discours intégriste et à des pratiques religieuses intolérantes, les Mahorais ne doivent pas avoir peur et se laisser guider par le ressentiment ou la haine ; ils doivent réaffirmer leur tradition de tolérance, celle qui a permis à toutes les croyances et pratiques religieuses de cohabiter et de se côtoyer dans cette petite île, c’est-à-dire à ses habitants d’origines diverses de partager ce petit bout de terre. Ils doivent réaffirmer cet islam qui a intégré la spiritualité soufie et qui a montré ainsi que le chemin vers Dieu est celui qui célèbre la vie comme don de Dieu à l’homme, un cadeau à partager dans la joie, l’amour et la fraternité, sans l’oubli de Dieu (la prière). Ils doivent comprendre et se rappeler pour quelles raisons, réellement, ils rejettent le discours et les pratiques intégristes des Djaula. Ils doivent comprendre qu’en réalité, le discours religieux des Djaula est triste et fade : il soupçonne la vie et voit le Mal partout, prône le repli communautaire et voit dans la beauté féminine Satan lui-même, promet surtout l’enfer à ceux et celles qui accordent de la valeur à la vie ici-bas. En fait, les intégristes sont ignorants, ils ne savent qu’il y a un temps pour penser à Dieu et un temps pour rire, « […] une heure pour telle chose et une heure pour telle chose , il le répéta trois fois. » C’est le prophète de l’islam lui-même qui l’a dit.

Evidemment, les intégristes peuvent ne pas être d’accord avec cette lecture de l’islam et me traiter d’ignorant, de mécréant, d’infidèle, d’occidentalisé, de croisé mais ils ne peuvent enlever aux Mahorais le droit d’être heureux sur cette terre.
En effet, au discours réducteur et intolérant de l’intégrisme religieux (ou autre), il faut opposer un discours qui réaffirme la richesse de la vie, et la diversité culturelle et religieuse, comme réalité première, fondamentale de notre monde. Parce qu’il permet d’instaurer « égalitairement des vis-à-vis entre les cultures » (François Julien) et les individus, seul le dialogue – « l’intelligence des écarts » – permet de comprendre et de vivre en bonne intelligence cette richesse et cette diversité. Ce sont aussi cette richesse et cette diversité que la République protège, notamment à travers la loi sur la laïcité (1905), qui ouvre cet espace du commun, du vivre ensemble et qui garantit la liberté cultuelle.

Au discours réducteur et intolérant de l’intégrisme religieux (ou autre), il faut opposer un discours qui réaffirme la richesse de la vie, et la diversité culturelle et religieuse, comme réalité première, fondamentale de notre monde.

Je sais, parce qu’il n’en saurait être autrement, que comme moi, les Mahorais et les habitants de Mtsangamouji rejettent l’intégrisme et l’intolérance, qu’ils soient religieux ou autres, mais la voie de notre République pour les combattre ne passe pas par la violence populaire. Il est donc important, aujourd’hui, pour notre vivre ensemble à Mayotte, que les habitants de cette île entendent le préfet le dire, les élus le dire, les hommes et les femmes politiques le dire. Le silence du préfet, surtout, résonnerait comme un mauvais message.

Je n’ignore pas la complexité ni la difficulté de la mission du préfet dans un territoire qui n’a cessé de voir s’accumuler et s’étendre les problèmes, et qui est traversé par des tensions qui menacent à chaque instant le vivre ensemble. Pour cela, le préfet de Mayotte ne doit jamais perdre de vue le fait déterminant que les habitants de Mayotte restent les premiers acteurs de leur territoire.

 

 

Condro