Cela parait tellement normal aujourd’hui de voir des brochettis partout dans l’île, d’avoir des soirées aux quatre coins du département, de pique-niquer, etc. Il y a quarante ans, tout cela faisait partie des bizarreries que ceux que l’on nomme Magoshi Tshora ont introduites dans l’île. Retour sur cette époque.

 

C'était il y a presque quarante ans. Le 20 décembre 1976 éclatent les évènements de Mahajanga comme on préfère pudiquement appeler le massacre des Comoriens. Des familles se sont éclatées. Des amis sont devenus des ennemis. De ce qui s’est passé ce 20 décembre 1976, il reste aujourd’hui encore beaucoup de questionnements et des zones d’ombre. Ceux que l’on appelait Zanatany (l’enfant du pays) à Mahajanga ont dû partir et laisser derrière eux leur vie pour les Comores. Souvent, ils ne connaissaient que de nom ces îles de la lune.

Si à Mayotte, on fait la différence entre Mahorais et Comoriens, là-bas il n’y en avait pas, tout le monde devait partir. La seule différence est que les Mahorais sont partis au consulat de France avant de partir pour la Réunion puis Mayotte. Les Comoriens ont été regroupés dans un campement militaire puis ont pris des bateaux ou des avions de la Sabena pour rentrer dans l’archipel.

Avant que n’éclatent ces évènements et que des milliers de gens soient massacrés pendant trois jours, les Zanatany vivaient une vie prospère à Mahajanga où ils occupaient des postes à responsabilité dans les administrations contrairement à certains Malgaches qui n’avaient que des petits boulots. Ces derniers étaient souvent des « ranadahy » porteurs d’eau ou tireurs de pousse-pousse. Dans les salles de fêtes résonnaient quotidiennement les twarab, les maoulida, les débah, les shigomas et autres fêtes comoriennes.

Avec le recul, les rescapés du massacre s’accordent à dire que les Zanatany étaient devenus gênants avec leur manière ostentatoire. Ils suscitaient des jalousies.

Mayotte, « une île vierge »

A leur arrivée à Mayotte « c’est une île vierge que nous découvrions » raconte, ému Youssouf Thany, président de l’association des natifs de Mahajanga et animateur de l’émission Fampihila Dzery sur Mayotte 1ère , ou justement on met en avant la culture kibushi à Mayotte. « Ici, on a introduit le premier marché ». Avant d’arriver sur Mayotte, il a d’abord fait un arrêt à la Grande Comore. Beaucoup ne connaissaient Mayotte que de nom, et certains ont été surpris de voir une île « aussi arriérée ». « On était loin d’imaginer que Mayotte était comme ça » se souvient, l’ancien enseignant.

La nourriture était problématique également pour eux. « On n’était pas habitués à manger des bananes tout le temps comme ici, nous c’est le riz » sourit-il. Mayotte dans ces années-là n’avait pas encore fait son entrée dans la société capitaliste. Les gens de culture vivrière, ne vendaient pas les productions. Quand il y avait un surplus des fruits et des légumes, on les laissait aux bords des chemins pour que les passants se servent. Un temps bien révolu. Il n’y avait de l’électricité que dans Mamoudzou et sur la Petite-Terre.

Les Zanatany, devenus Magoshi Tshora ou Sabena aux Comores, sont arrivés avec des savoir-faire. Les uns étaient tailleurs, d’autres cuisiniers, artisans, d’autres commerçants etc. Certains étaient instruits et ont pu accéder à des postes à responsabilité. Et puis, ils n’étaient pas des personnes de l’ombre, surtout sur « une île vierge ». C’est ainsi que des commerces ont vu le jour, des brochettis également. D’autant que la plupart d’entre eux se sont installés dans Mamoudou, Mtsapéré ou en Petite-Terre. Un quartier porte même leur nom à Pamandzi. D’autres se sont installés à Mandzarisoa, à Mtsapéré.

Le Mimosa, un hautlieu de rencontre

Parmi ces premiers restaurants brochetti, il y avait le Mimosa en plein coeur de Mamoudzou, à l’ancien marché. Il était tenu par celle que tout le monde appelait madame Mimosa, Charifa de son vrai nom. Le restaurant avait du succès. Il a introduit dans l’île ces petits snacks, typiques de Madagascar, dénommés « lotely » ou les gens à faible budget pouvaient se restaurer avec au menu ou du riz, des poissons frits, du rougail tomate, des bananes etc. Le Mimosa était un haut lieu de rencontre des Magoshi Tshora nostalgiques de leurs vies passées. Aujourd’hui, le restaurant n’y est plus et les brochettis font partie de la culture locale. Charifa vend toujours des brochettis et des plats de poissons et de riz au marché de Mamoudzou, mais le souvenir du Mimosa éveille des mémorables moments aux anciens habitués. « Au Mimosa, le propriétaire avait mis en place ce qui se faisait à Mahajanga » explique Youssouf Thany.

Des coquettes femmes… à la libération des moeurs

Mais l’animateur nuance et considère que les Magoshi Tshora n’ont pas amené que du mercantile à Mayotte. « Les femmes ont amené la coquetterie, elle savait se mettre en valeur contrairement aux Mahoraises à cette époquelà » ose avancer Youssouf Thany. Elles avaient la réputation d’être des briseuses de ménage tout comme les hommes d’ailleurs. « Elles avaient l’habitude de se faire belles ». On raconte qu’elles y sont pour beaucoup dans la libéralisation des moeurs.

À Mayotte, au milieu des années 70, il n’y avait ni sortie, ni soirée, ni aucune animation. Ainsi les Zanatany se sont remémorés l’ambiance de Mahajanga, en organisant des soirées dansantes ou des pique-niques. Des vrais changements pour l’île. « Les Zanatany étaient vantards et se souvenaient de Mada avec nostalgie, ils montraient leur savoir-faire. On était haïs et enviés en même temps » se souvient Youssouf Thany, qui aujourd’hui prend les choses de manière positive malgré tout. « C’était douloureux, mais au final on s’en est bien sortis par rapport aux amis restés là-bas. On a une meilleure vie. Quant au traumatisme, il explique par une expression shimaoré « ufa djama harusi », il n’y a jamais eu de thérapie, juste des gens qui en parlent à chaque rencontre, une manière de se libérer du passé. Pourtant, difficile de se libérer de se passé et de Madagascar, qu’ils ont pour la plupart revisité depuis et certains ont même acheté des terrains là-bas, en vue d’une installation après la retraite.


Origine du massacre

En 1976, à Mahajanga, les Comoriens occupaient les postes à responsabilité et beaucoup de Malgaches étaient des tireurs de pousse-pousse.Le 20 décembre 1976 un jeune garçon de l’ethnie betsirebaka se soulage dans la cour d’une famille comorienne… Il n’imaginait sans doute pas qu’il allait déclencher l’un des plus grands massacres que la ville n’ait jamais connu. Parce qu’excédée, la famille comorienne aurait mis les excréments sur le visage du jeune fautif. Sauf que chez les Betsirebaka, cette offense doit être nettoyée par le sang. Ainsi commença le massacre des Comoriens de Mahajanga. Agé d’à peine une vingtaine d’année, Youssouf Thany est un « Sabena » ou un « Magoshi Tshora » et il s’est battu pour sa survie. Avec le recul, il pense que « les Betsirebaka étaient devenus des étrangers sur cette ville dont ils n’étaient pas originaires, mais qui restait quand même une ville malgache ». Ils travaillaient comme « ranadahy » porteurs d’eau ou tireurs de pousse-pousse. « Ils jalousaient les Comoriens, qui avaient une très belle situation ». Pendant trois jours avec des sagaies, des haches et des machettes fut organisée la chasse aux Comoriens de Mahajanga. Des familles furent divisées. Des milliers des gens ont péri. Les survivants ont entamé le long et difficile chemin du retour aux Comores.


L’origine des surnoms Sabena et Magoshi Tshora

Youssouf Thany, président de l’association des natifs de Mahajanga à Mayotte.Les Sabena: les ressortissants comoriens, en partance pour leur terre d’origine, voyageaient avec les avions de la compagnie belge Sabena, c’est ainsi qu’on été surnommés ces malheureux. Et à leur descente d’avion, ils avaient juste des habits et des chaussures à bout très pointus. Et ainsi on les appelait aussi « Magoshi Tshora », ce qui signifie « Chaussures pointues ». Après le massacre, les rescapés ont été regroupés dans des campements. Comme, ils avaient tout perdu, on leur attribuait des bons pour se procurer des vêtements et des chaussures dans un magasin qui ne vendaient que ces chaussures à bouts pointus. Les femmes avaient pu s’acheter des foulards qu’elles ont toutes attachés de la même manière sur la tête.