Depuis les 12 septembre et la signature de la feuille de route entre la France et les Comores, de nombreux Mahorais s'interrogent surl'avenir de l'île au sein de la République française. De nombreuses réactions ont été faites. Voici celle de Louis-Julien Aleman, docteur en droit et proche d'Elad Chakrina, candidat LR aux élections législatives.
Pour rappel, les tribunes libres ne reflètent pas forcément nos positions. Nous les publions pour favoriser le débat démocratique.

 

A tous les Mahorais de naissance et d’adoption,

A tous les Français de Mayotte, d’où qu’ils viennent et au-delà de toutes les différences sociales, culturelles et religieuses,

A tous ceux qui se sentent en fraternité avec les aspirations populaires de Mayotte,

J’appelle au rassemblement pour sauver le rêve de Mayotte française ! Je suis né sur les rives de la méditerranée. J’ai été éduqué dans les paysages de Cézanne, entre les senteurs de lavande et les saveurs d’olives de Provence. Je suis attaché à mon pays, à sa culture et à son dessein maritime, transnational et universel. J’ai vécu dans la France d’outre-mer, en Guyane et aux Antilles avant de venir sur la terre du peuple de Mayotte qui m’a accueilli dans la générosité, la paix et la fraternité qui le caractérise.

Si je me permets, comme simple citoyen de la République, de lancer cet appel au rassemblement, c’est parce que je suis sensible à l’histoire multiséculaire de mes compatriotes Mahorais ; c’est parce que je suis absolument convaincu que ma place est aujourd’hui à leurs côtés sans aucune réserve ; c’est parce que je sens au plus profond de moi-même qu’à l’heure où le peuple de Mayotte réaffirme collectivement et pacifiquement sa liberté de disposer de lui-même au sein de la France, il est du devoir de tout citoyen de la République d’accompagner, de soutenir et d’encourager ce formidable élan d’émancipation et de faire corps avec l’aspiration de nos frères Mahorais !

Mayotte, une place particulière dans mon coeur

Petit M’zoungou que je suis, les Mahorais m’appellent affectueusement « Julien ». Sans rien ignorer de ses difficultés économiques, sociales et sécuritaires, j’accorde à Mayotte une place particulière dans mon cœur.

Mayotte, c’est d’abord les réveils aux parfums des fleurs de jasmin et d’ylang ; les promenades agrémentées de saveurs d’oranges, les splendeurs du lagon qui nous rappellent l’azur et les paysages majestueux du mont Choungui.

Mayotte, c’est aussi la rencontre avec les traditions qui irriguent la culture de cette terre : se retrouver autour d’un voulé, participer à un manzaraka, respecter l’héritage des anciens et s’incliner devant les tombeaux des Sultans à Tsingoni. Mayotte, c’est avant tout l’histoire d’un peuple millénaire dont le destin s’est entrelacé avec celui des Français pour ne faire qu’un. Les Mahorais m’ont conté les histoires de Zéna Mdéré, Coco Djoumoi, Zaïna Meresse, Mouchoula, Bouéni M’titi. Toutes ces femmes héroïques sans lesquelles Mayotte ne serait pas française. L’histoire de Zakia Madi, jeune fille de 16 ans tombée place de la République à Mamoudzou alors qu’elle militait pour Mayotte française, m’a fait penser à celle de Guy Môquet.

Le principe d'autodétermination des peuples peut parfaitement opérer en faveur de la libre association d'un peuple à une nation

Les Mahorais sont Français au même titre que tous les citoyens de la République. A cet égard, le principe d’autodétermination des peuples, reconnu par le droit international, peut jouer au profit de l’indépendance d’un peuple vis-à-vis d’un autre mais il peut parfaitement opérer en faveur de la libre association d’un peuple à une nation.

Ainsi que l’a proclamé l’ancien Président de la République Nicolas Sarkozy sur cette fameuse place de la République, personne d’autre que Mayotte et la France ne peut se substituer à elles-mêmes pour déterminer la forme de leurs relations. Ces relations sont désormais indissociables.

A l’occasion de toutes les consultations populaires organisées à Mayotte depuis la période des grands mouvements de décolonisation, Mayotte a systématiquement et massivement manifesté son intention de demeurer française et de renforcer son intégration politique au sein de la République. Depuis Younoussa Bamana et Marcel Henry, tous les grands dirigeants politiques de Mayotte ont poursuivi le même objectif : départementaliser Mayotte pour l’arrimer définitivement à la France. Mayotte est entrée dans la Constitution française et ce rêve est devenu réalité à partir de 2011. La question du statut politique de Mayotte semblait donc réglée une fois pour toutes.

La feuille de route, un véritable "Schengen régional"

Voici pourtant qu’un accord juridique entre la France et le gouvernement de l’Union des Comores est en train de se nouer dans l’ombre des salons feutrés de la République, qui aurait pour conséquence à moyen terme de remettre gravement en cause la réalité politique de Mayotte française. Cet accord dont toutes les conséquences seront endossées par Mayotte et les Mahorais, se noue sans AUCUNE consultation ni des élus locaux Mahorais, ni des parlementaires de Mayotte, ni des forces vives territoriales, ni bien sûr de la population Mahoraise elle-même. Celui-ci prévoit de rendre gratuit le visa d’entrée à Mayotte pour tout citoyen en provenance des Comores. Il organise de facto un véritable « Schengen régional » qui permettrait progressivement la liberté totale de circulation et demain d’installation, des ressortissants de l’Union des Comores à Mayotte. Il emprunte une nouvelle stratégie face à l’immigration clandestine que connaît Mayotte : prendre acte qu’il est impossible de faire face à l’arrivée continue de citoyens comoriens à Mayotte en légalisant en amont l’entrée et le séjour de ressortissants qui se seraient autrement retrouvés en infraction. Il s’agit donc d’une véritable démission du rôle de l’Etat pour l’application de la loi et pour la maîtrise du flux de migrants vers Mayotte.

Pas d'intolérance ni de haine envers les Comoriens

Il ne s’agit nullement de faire preuve ici de la moindre intolérance vis-à-vis des personnes humaines, de nationalité comorienne ou d’autres nationalités. Ces personnes doivent être respectées et ont vocation à vivre dans la dignité. A cet égard, une politique de coopération régionale intégrant des investissements publics et privés aux Comores est à encourager. Par ailleurs, il faut rappeler que l’immense majorité des ressortissants comoriens qui tentent d’immigrer à Mayotte le font dans le but de rejoindre le continent européen. Il serait parfaitement légitime que l’Etat français prenne sa part de responsabilités en ce sens et en matière de coopération économique et sociale plutôt que de délivrer un « laisser-passer » à ces ressortissants tout en leur interdisant avec ce même titre de séjour de rejoindre la France métropolitaine !

Or, avec le plus grand des cynismes, le gouvernement français actuel se défausse sur Mayotte pour en faire un véritable camp de migrants puisqu’il favoriserait d’un côté la liberté de circulation des Comoriens à Mayotte mais leur interdirait de venir en France métropolitaine en maintenant une restriction spécifiquement appliquée à leur titre de séjour ! Actuellement, la population comorienne représenterait 52% de la population totale de Mayotte selon les chiffres révélés par le député Kamardine. Qu’en sera-t-il demain avec un pareil accord ? Est-ce donc à Mayotte, petite île de l’océan indien dont la population est extrêmement fragilisée économiquement, de composer seule avec la détresse de nombreux comoriens à laquelle nul n’est insensible ?

En toute humilité et sans volonté polémique, je suis frappé que nombre de mes compatriotes M’zoungous, ne comprennent pas le malaise que ressentent tant de Mahorais placés dans cette irrépréssible quête à l’intégration au sein de la République. Mayotte est probablement le seul territoire ultramarin à encore clamer son désir de rejoindre le droit commun. N’est-ce pas une chance pour la République ?

Ce que les Mahorais redoutent plus que tout, c'est justement ce retour dans le giron comorien

 Il ne nous appartient pas simplement de « profiter » de Mayotte et des avantages que tel ou tel statut pourrait nous accorder en y résidant. Il importe que nous comprenions que Mayotte est le produit d’une histoire singulière : celle d’une émancipation au sein de la République française, de la tutelle comorienne. Ce que les Mahorais redoutent plus que tout, c’est précisément ce retour dans le giron comorien. L’hypothèse d’un tel retour fait naître autant de cauchemars dans la population Mahoraise qu’il en fait naître à l’égard de n’importe quel peuple ayant usé de sa liberté à disposer de lui-même vis-à-vis des anciennes puissances coloniales européennes. C’est dire si ce projet d’accord préparé par le gouvernement français fait renaître le spectre d’une domination des Comores sur Mayotte à travers la massification qu’il renferme des migrations de peuplement comoriennes et de l’influence qui en découle sur Mayotte (tout cela pour dispenser l’Etat français de réaliser les investissements suffisants aux Comores et de prendre sa part du flux de migrants comoriens).

Pas un seul citoyen de Mayotte ne peut s’abstenir de participer à ce formidable engagement des Mahorais qui réaffirment dans la plus grande dignité, leur esprit d’indépendance à l’endroit des Comores, et leur volonté de demeurer des citoyens français libres dans la République.

Le peuple de Mayotte a le droit d’exister sans aucune ingérence directe ou indirecte librement consentie, conformément à tous les grands textes du droit international.

Soyons à la hauteur de l’histoire des Mahorais. Soyons à la hauteur de l’histoire de la France éternelle : celle de la Résistance et du respect de la conscience humaine.

Soyons des Mahorais de cœur et des Mahorais d’adoption, debout devant l’Histoire.

Louis-Julien Aleman
Docteur en droit