Comment jouer son rôle de radio de proximité avec des moyens limités ? C’est le défi que remplit tous les jours la radio Domoni Inter. Une radio associative qui essaie tant bien que mal d’informer, d’éduquer et de traiter de tous les sujets de société et notamment les dramatiques départs en kwassa vers Mayotte de nombreux migrants originaire des Comores ou venu d’ailleurs. Une radio qui fait le lien entre ceux restés au pays et ceux qui sont partis étudier ou chercher une vie meilleure dans les quatre coins du globe.

C’est en empruntant le boulevard Ahmed Abdallah Abdérémane dont la chaussée est complètement défoncée que l’on rentre dans le centre de Domoni, la principale ville du Sud d’Anjouan. Un kilomètre plus tard, après avoir été bien secoué sur notre siège et après avoir franchi le mur d’enceinte de la citadelle, nous arrivons devant les locaux de Domoni Inter.

C’est avec une franche camaraderie que trois animateurs de la radio nous accueillent dans leur petit local. Une petite table ronde, trois chaises et un banc font office de mobilier. Les ordinateurs semblent avoir fait leur temps, mais ils font de la résistance. A Domoni Inter, on fait avec les moyens du bord et surtout grâce à la volonté de quelques passionnés.

30 animateurs et journalistes à la belle époque

Parmi eux, figure Mena. C’est lui qui sera notre guide pendant notre séjour anjouanais. Infirmier de formation, Mena est aussi animateur. N’ayant pas décroché de poste après son retour de Madagascar où il a obtenu son diplôme, Mena donne de son temps à la radio. Les quatre autres animateurs sont aussi à la radio bénévolement. Il fut un temps où Domoni Inter avait une équipe de 30 personnes pour remplir la grille de diffusion. Cette époque est terminée, au grand désarroi de Soilah Naouir Eddine dit Papamwegne, fondateur et directeur de Domoni Inter.

« A sa création, nous étions plus de 30 membres, car c'est une association. Journalistes, animateurs et chroniqueurs, la plupart étaient des élèves. Quelques années plus tard certains ont réussi leur bac, ils ont quitté Anjouan pour des études à l’extérieur. soit au Maroc, Tunisie, Madagascar, Sénégal, France... Certains ont quand même tenu à continuer avec la radio en tant que correspondants de la station, ou en animant directement depuis le pays où ils faisaient les études. à partir de leur PC. On leur installait un logiciel d'animation et les identifiants pour se connecter directement au serveur de Domoni Inter. Ces derniers ont rendu visible la radio dans plusieurs régions du monde.

Bd-Ahmed-Abdallah Le boulevard Ahmed Abdallah Abdérémane, artère principale de la ville de Domoni.

 D'autres n'ont pas réussi à mélanger les deux. Ensuite ceux qui ont fini les études et qui sont rentrés à Domoni n'arrivent plus à suivre le rythme qu'ils ont eu avant car ils ont besoin d'un emploi fixe et qui peut leur faire gagner leur vie. On les voit rarement, seulement dans les assemblées générales. Depuis 3 ans la station fonctionne avec 5 animateurs. »

Mayotte et les kwassa figurent aussi au programme de Domoni Inter

Lui-même est basé à Lyon. Journaliste, auteur de documentaires et auteur-compositeur, il dirige à distance la seule radio anjouanaise présente sur le web. Sans annonceurs réguliers, ni subventions publiques, impossible de payer des salaires. Le peu de financements qui rentre dans les caisses provient des ONG qui proposent de produire des émissions sur la santé, la prévention, l’agriculture, etc. « Et si on n’a pas ça, nous devons sortir de nos poches pour pallier les dépenses de la radio » concède Papamwegne. Pourtant, ce sont ces émissions qui permettent justement de faire le lien social, d’éduquer la population.

PapamwegneInterDomoni Inter accueille les prinicpales forces vives de la ville pour produire des émissions à vocation pédagogique. Crédit photo : Domoni Inter

En termes d’information, il y a un seul bulletin hebdomadaire le samedi soir. Une information concentrée sur la région de Domoni, même si la radio est captée sur les 2/3 de l’île d’Anjouan en FM et dans quelques villages des autres îles de l’archipel des Comores. Parfois, Mayotte s’invite au menu, grâce à la diaspora exilée sur l’île aux parfums. « Nous recevons également des appels provenant de Mayotte. Des habitants de Mayotte qui participent activement à nos émissions. Ce sont des sujets qui touchent Mayotte voir même le reste des îles. Ça peut être un décasage, un rassemblement contre les Comoriens, l'arrivée du président français à Mayotte, la saisie ou le naufrage d'un kwassa, la coopération régionale... Les propos d'un élu mahorais incitant par exemple la haine envers les Comoriens. Sinon, on peut trouver les artistes mahorais qui viennent à Anjouan, on les invite aussi dans notre studio » détaille Papamwegne.

Des pressions en tout genre

Le sujet des kwassa est comme à Mayotte un sujet quotidien à Anjouan. C’est de la région de Domoni que ces frêles embarcations en polyester s’élancent avec à leurs bords des gens qui fuient la misère en direction de Mayotte. Et la radio a déjà invité dans ses émissions des responsables de réseaux ou des passeurs de kwassa. Elle diffuse aussi des avis de décès, y compris ceux des naufragés disparus entre Anjouan et Mayotte.

Pour le reste de l’actualité, Domoni Inter reprend des journaux de RFI, la Deutsche Welle, la radio de l’ONU ou l’Hebdo de l’océan Indien produit par Réunion 1ère.

Ylang-InterDomoni Inter met un point d'honneur à valoriser les atouts d'Anjouan, tel que la distillation de l'ylang-ylang.

Créée en 2006, Domoni Inter poursuit sa route. Aujourd’hui, le climat est apaisé. Les projets sont nombreux, mais les moyens ne suivent pas. Ce qui fait tenir Papamwegne, Mena, Abbas et les autres, ce sont les retours positifs des auditeurs. Un soutien qui donne des forces pour affronter les moments difficiles. Car si Domoni Inter plaît à beaucoup d’auditeurs, les autorités peuvent parfois tiquer sur certaines émissions. En 2007, sous le régime autonomiste de Mohamed Bacar, les dirigeants de Domoni Inter avaient été sommés de cesser d’émettre. En 2013, la radio a vu son accès à Internet coupé pour un retard de paiement de facture de 20 €, alors qu’il arrive que l’opérateur ne soit pas en mesure de fournir l’accès à Internet pendant 3 à 5 semaines.

« La dernière fois en 2016, la société d'électricité nous avait envoyé une fausse facture de 4 000 euros, pour seulement un mois. Et après interventions, la facture s'est soldée à 80 euros. Alors qu'à Domoni nous avions l'électricité que tous les 2 ou 3 jours et pas toute la journée » complète Papamwegne.

Pour Mena, la radio est un bon moyen de se rendre utile. D’ailleurs, pour lui, être à Domoni Inter, c’est aussi un moyen de se distraire et de distraire la population qui n’a pas trop souvent l’occasion de se réjouir. En attendant d’être encore plus utile en tant qu’infirmier. Mais ça c’est une autre histoire…

Faïd SOUHAÏLI

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