Pendant deux jours, le conseil départemental a organisé une conférence sur l’islam. Une première, alors même que cette religion imprègne le quotidien des Mahorais depuis des siècles. Une nécessité néanmoins pour s’interroger sur la pratique de cette religion dans un monde globalisé et en perpétuelle évolution.
Parmi les questions abordées, figure le financement des constructions des lieux de culte. Contrairement aux idées reçues, le financement public est possible. Mais est-il souhaitable ?

 

« Il ne faut pas créer de problèmes là où il n’y en a pas ! » L’affirmation est d'Inssa de N’guizijou Mdahoma, chercheur spécialisé dans l’histoire de l’esclavage et cadre aux archives départementales de Mayotte. Celui-ci intervenait à la deuxième table ronde de la première conférence sur l’islam organisée par le conseil départemental de Mayotte du 8 au 9 juillet 2017. Et alors que la question du financement public se pose pour la construction de mosquée pour les musulmans de l’Hexagone, à Mayotte, les fidèles ont toujours fait autrement. Non pas parce que la loi de 1905 séparant l’Église et l’État l’interdit, car celle-ci ne s’applique pas à Mayotte. Mais plutôt que les Mahorais ont toujours su se mobiliser pour construire leurs mosquées.

« Ce sont les fidèles qui financent la construction des lieux de culte grâce aux dons » a pour sa part confirmé Kambi Saïd, directeur général des services de la commune de Sada et prédicateur. Et jusqu’à présent, ça marche. Même s’il peut s’écouler une dizaine d’années entre le début et la fin des travaux, les fidèles musulmans mettent la main à la poche.

Toutefois, il y a eu des tentatives de financer certains lieux de culte par les pouvoirs publics. Ainsi au milieu des années 2000, le conseil général avait un projet pour la modernisation de la grande mosquée de Mamoudzou. Celle-ci devait comporter un centre culturel et une bibliothèque et le projet s’élevait à 3 millions d’euros. Un projet qui n’a jamais vu le jour et qui a été décrié parce qu’il ne respecterait pas la laïcité. Mais comme nous l’avons dit plus haut, la loi de 1905 ne s’applique pas à Mayotte.

Le village de Mramadoudou dans le sud de l'île est en train de se doter d'une mosquée neuve (à droite) financée totalement par les dons des fidèles..

La circulaire NOR/IOC/D/11/21265C du 25 août 2011 précise d’ailleurs quelle réglementation relative aux lieux de culte est applicable dans les Outremer. En ce qui concerne Mayotte, ce sont les conseils d’administration des missions religieuses qui sont chargés de construire et entretenir les lieux de culte. La mission catholique a constitué son conseil d’administration depuis 1995. Le culte musulman ne l’a pas fait.

L’autorité traditionnelle des musulmans de Mayotte est incarnée par le Grand Cadi. Celui-ci est reconnu par l’État (d’ailleurs il était payé par l’état jusqu’à la décentralisation instaurée en 2004), tout comme ses 16 autres collègues cadis, dans leurs missions de médiation sociale et de conciliation. Mais pour les lieux de culte, l’État demande un conseil d’administration. Les musulmans de Mayotte n’ont jusqu’à présent jamais pu mettre en place une organisation telle que le souhaite l’État. Pas étonnant dès lors malgré les tentatives de feu Zoubert Adinani, ancien maire de Tsingoni (où est bâtie la plus ancienne mosquée de France) que les Mahorais n’aient pas pu se faire leur place au sein des instances nationales telles que le Conseil français du culte musulman (CFCM).

L'Eglise Notre Dame de Fatima à Mamoudzou peut recevoir des fonds publics pour sa rénovation par l'intermédiaire de la mission catholique.

Lors de cette table ronde, les intervenants ont donc souligné que jusqu’à présent, pour le financement des lieux de culte, tout allait bien. Néanmoins, avec l’application de plus en plus stricte du droit commun, les musulmans de Mayotte seraient bien inspirés de s’y conformer le plus possible.

Kambi Saïd considère qu’à la lumière des textes en vigueur, le financement public est envisageable. « Si on nous l’accorde, on ne dira pas non. Mais il faut d’abord faire notre part du boulot. L’État a demandé à ce que le culte musulman se constitue en conseil d’administration, jusqu’à présent, cela ne s’est pas fait. Et puis il est dit que le financement est possible, si le projet est d’intérêt général. Et à Mayotte, une mosquée, c’est certainement d’intérêt général. C’est là où les gens se rencontrent, c’est là où les décisions se prennent » explique-t-il d’un ton convaincu.

Pour recevoir des aides publiques, il faut également se constituer en association et que celle-ci soit propriétaire du terrain ou du bâtiment. À Mayotte, ce sont bien des associations loi 1901 qui gèrent les mosquées. Mais aucune d’entre elles n’est propriétaire du terrain ou du bâti où se trouve la mosquée. « À ma connaissance, il n’y a que la grande mosquée de Pamandzi qui est propriétaire » explique Kambi Saïd. En effet, les mosquées sont construites majoritairement sur des parcelles privées. D’où l’intervention parcimonieuse des collectivités.

Certains se satisfont de la situation actuelle. Avec un autofinancement, les associations sont plus libres de faire ce qu’elles veulent et se méfient d’un possible contrôle politique. Et la question d’un financement par des fonds venus de l’étranger vient rarement à l’esprit des fidèles. En s’assurant un financement propre, les mosquées de Mayotte ont peut-être trouvé là le meilleur moyen de perpétuer les habitudes locales et ne pas céder facilement aux doctrines venues d’ailleurs. Mais les intervenants présents lors de cette table sont bien décidés à faire en sorte que leur pratique se développe et respecte les lois de la République.

 

Faïd Souhaïli

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