Enquête

Alors que le mois de ramadan s'est installé sur le territoire, les consommateurs se défoulent dans les allées des grandes surfaces et des petits marchés qui sont apparus un peu partout sur l'île. Comme tous les ans, la star de ce mois sacré, c'est la banane. L'or vert se fait rare. D'autres produits pourraient s'ajouter à la liste, d'ici quelques semaines. Producteurs et Grande distribution tentent de faire face à la demande.

 

Début du mois de juin, les familles mahoraises s'organisent. Nombre d'entre elles ont déjà fait l'inventaire de ce qu'il y avait dans leurs champs. Les régimes de bananes sont comptés afin d'être répartis au mieux, durant le prochain mois. La famille Boinahédi* a une vingtaine d'hectares exploités dans la campagne. Cinq gardiens y ont élu domicile, afin de surveiller les parcelles. Le deal est simple : ces personnes, en situation irrégulière, peuvent s'octroyer une petite parcelle de la surface. Ils cultivent de quoi leur permettre de se nourrir et habitent sur place. Ils reçoivent entre 170 et 200 euros par mois. En échange, ils doivent veiller à ce qu'il n'y ait pas de vols. Ce système est répandu et permet à de nombreux foyers de ne pas dépendre de la distribution locale, en ce qui concerne les bananes, les maniocs, les noix de coco, les citrons et autres fruits et légumes. 

Le dimanche, à Sada les agriculteurs retrouvent leurs clients fidèles.Mais ils sont encore plus nombreux à faire les beaux jours des marchés et des vendeurs à la sauvette, depuis une semaine. Si certains consommateurs se plaignent d'une augmentation des prix, en période de ramadan, les petits commerçants, eux, se défendent. « Nous subissons les tarifs des grossistes », explique Zaina, vendeuse au marché de Labattoir. « Moi, par exemple, je dois aller en Grande Terre pour acheter mes tomates. Quand je vends le kilo à 5 euros, je l'ai acheté aux grossistes entre 3euros 50 et 4 euros. Au final, on ne gagne pas grand chose : 60 centimes, à peu près ». 

Le calcul peut être fait pour tous les autres produits vendus sur l'étal. Comptez 3 euros le paquet de bananes, 2 euros celui du manioc et 2 euros 50 pour un kilo de songes. Un kilo qui aura été acheté 1 euro 80 chez les grossistes. Le mois de ramadan est néanmoins le mois le plus rentable de l'année pour ces commerçantes, qui déplorent qu'il n'y ait pas plus de contrôle à l’extérieur pour empêcher les vendeurs à la sauvette de faire de la concurrence déloyale

À Doujani, le constat est le même pour Janvier, gérant de l'un des stands du rond point : « Le mois de ramadan et la période des litchis, voilà ce qui nous permet de souffler. Lorsque le mois de ramadan se termine, on peut vivre de ces recettes pendant au moins 60 jours. Et c'est vrai que pendant les autres mois, on a beaucoup plus de mal à vendre. À titre de comparaison, généralement on vend 60 kilos de songes, pendant le ramadan, on en vend 300 kilos. »
Ici, le kilo est acheté aux grossistes 1 euros 50. Il est revendu 2 euros. Une différence de prix qui fait parfois sourciller le client. Une des propriétaires des nombreux conteneurs stockés sur place se défend : « Nous achetons ces songes à Madagascar. Je ne vous apprends rien en vous disant que c'est très compliqué de négocier là bas. Beaucoup de facteurs entrent en jeu lors de la détermination du prix. Si on est Malgache, si on parle malgache, si on est Noir, Blanc... Le prix n'est pas du tout le même. Il faut aussi prendre en compte le taux de change au moment où l'on achète. On est obligé de s'adapter. »

Le prix des songes varie selon les changements qui surviennent à Madagascar

Les commerçants se positionnent clairement sur le marché de Madagascar. Songes, pommes de terre, oignons... Les particuliers s'improvisent grossistes, pour arrondir les fins de mois.
« Il y a quelques années, c'était rentable. Aujourd'hui, nous sommes trop nombreux à faire la même chose. Pour ma part, je continue, parce que je n'ai rien d'autre. C'est soit ça, soit rester à la maison », nous confie une dame dont le conteneur vient d'arriver.

Le dépôt frais de la Sodifram accueille des produits agricoles locaux, mais aussi des produits venus de la Réunion.L'importation en masse de tubercules, fruits et légumes, en provenance de Madagascar, un échec pour la politique agricole locale ? « Non », affirme Nizari Mdallah, coordinateur de l'association Agri'Evolution Maoré. « Pour moi, ce n'est pas un échec, c'est un choix de production. Qu'il y ait des produits qui viennent de l’extérieur, ce n'est pas un problème, tant que ça ne concurrence pas la production locale. Par exemple, la production de songes est infime à Mayotte car il faut beaucoup d'eau et des zones spécifiques. Ce n'est pas dans les mœurs des jeunes agriculteurs d'en produire. Maintenant, cette importation massive n'est pas normale. Nous allons nous pencher sur la question, dès ce mois de juillet, avec le conseil départemental, lors d'une réunion de travail qui se tiendra à Coconi. Mais pour le moment, on ne peut pas contester, alors que nous même, nous ne sommes pas capables de fournir cette production. » Autre problème du secteur agricole mahorais : son manque d'organisation et de professionnalisation. On recense à Mayotte quatre syndicats d'agriculteurs, deux jeunes syndicats et pas moins de 2 400 agriculteurs siretisés. Ils sont une centaine, seulement, à être professionnels. 

« C'est difficile de mettre en place une politique d'agriculture commune. Il ya des syndicats qui ne veulent pas que les choses changent ». Nizari Mdallah, Jeunes Agriculteurs de Mayotte  


« Il y a un problème de professionnalisation », poursuit Nizari Mdallah. « Il faut former les agriculteurs. Sachez qu'on est capable de produire des bananes, en masse, à Mayotte. Il suffit d'avoir de l'eau et une petite formation. Malheureusement, on fait encore de l'agroforesterie sur le territoire. Cela, associé au fait qu'il n'y a pas encore suffisamment de formations, conduit à de nombreuses carences. Au lieu d'avoir des pieds de bananes en bonne santé, qui nous donneraient des régimes tous les six mois ; on a des bananes tous les 10 à 12 mois, et souvent ils sont attaqués par les maladies ou les vols ».
Des facteurs qui font que les prix des régimes de bananes explosent en période de forte affluence.
Les principaux producteurs possèdent, en effet, de petites parcelles. La production est principalement destinée à l'autoconsommation, le reste est donc vendu au prix fort. Le cas de figure est le même, en cas de vols à répétition. Face à cette agriculture vivrière, l'association Agri'Evolution Maoré veut offrir une alternative viable à ses adhérents. « Le but, c'est que l'agriculteur vive de son métier. Comme nous commercialisons en commun, nous vendons plus, et donc, nos tarifs sont plus bas. Nous vendons 1euros 50, le kilo d'oranges. 1 euros 20, le kilo de maniocs. Et avec ces tarifs, on vit bien. Nous vendons au juste prix ».
Et ces produits se retrouvent tous les dimanches, à Sada, lors d'un marché dominical. Pendant le mois de ramadan, les agriculteurs se déplaceront tous les samedis, en Petite Terre.
Dans leurs cartons : maniocs, tomates, feuilles de thé, gingembres, noix de coco, salades et œufs !

En temps normal, la consommation d'œufs par habitant et par an est très faible par rapport aux autres départements français. Pourtant, pendant le mois de ramadan, plus d’un million d'œufs sont consommés par les mahorais. La demande passe du simple au double, et la moindre faille dans l'organisation de la distribution peut faire défaillir le système. Le risque de pénurie n'est pas à écarter, cette année encore. « Avant le mois de juin et après le mois de septembre, l'offre et la demande concordent », indique Michel Dusom, le coordinateur de la COMAVI (Coopérative Mahoraise d'aviculture). « Mais durant ces quatre mois, la demande explose. Si on fait en sorte de coïncider les pontes avec les périodes de pics de consommation, que ferait-on du reste de la production, après? On risquerait de mettre les éleveurs dans une situation intenable. Les grandes surfaces anticipent et sont obligées de commander à La Réunion. C'est un schéma qui va durer pendant quelques temps, la filière étant encore assez désorganisée ».

En termes de besoin, il faudrait plus d'un million d'œufs supplémentaires à Mayotte 

Un problème d'organisation est donc mis en lumière. Mais pour Nassourdine Mlanao, directeur d'exploitation du groupe Sodifram, c'est l'insuffisance de la production locale, de manière générale, qui doit mobiliser tous les acteurs concernés. « Le problème de la production locale à Mayotte ? On en parle beaucoup mais on n’en fait pas assez ». Et pour illustrer ses propos, l'œuf est pris en exemple. «Cette année, on a connu des ruptures de stock à une période qui n'était même pas le ramadan. Tous les ans, deux à trois réunions sont organisées à la DAAF, avec les producteurs. Le constat est toujours le même : les producteurs d'œufs n'arrivent pas à se mettre d'accord et ne nous donnent pas d'informations fiables, sur la production locale. Si nous nous étions fiés aux chiffres annoncés, nous n'aurions plus d'œufs. Nous avons pris la décision et le risque d'importer, tout en continuant à nous fournir chez les producteurs locaux parce qu’il y a cette volonté d'aider le producteur mais également de répondre à l'attente du client ».

Et la grande distribution n'est pas la seule tributaire de l’extérieur. Les pécheurs professionnels sont également obligés de s’approvisionner en dehors des eaux mahoraises. Régis Masséaux, gérant de la société Cap'tain Alandor, souligne que, l'année dernière, 7 tonnes de poissons ont été importées de la Réunion. « Depuis le début du mois de ramadan, nous n'avons pêché que 700 kilos de poissons. Les conditions météo sont mauvaises, il y a beaucoup de vent. Nous sommes donc obligés de passer commande ailleurs, à La Réunion ou à Madagascar. Nous avons 5 tonnes de poissons qui nous proviennent de Tamatave. »
Dans ce secteur aussi, la demande ne faiblit pas. Les consommateurs sont de plus en plus nombreux à préférer se fournir chez un professionnel plutôt qu'auprès des pêcheurs des bords de route. Plusieurs raisons à cela, selon Régis Masséaux : « pendant le mois de Ramadan, nos tarifs ne changent pas: environs 8euros 50 le kilo. Notre poisson est préparé, pesé dans de bonnes conditions. Au final, il revient mois cher. Et puis, ce qu'on retrouve dans les brouettes, ce sont des produits qu'on ne commercialise pas : la bonite, qui n'est pas un poisson qu'on valorise ainsi que des poissons coralliens, comme le poisson perroquet. Des poissons pêchés au filet, qu'il faudrait protéger ». Cette concurrence n'inquiète donc pas les professionnels, qui reconnaissent néanmoins que la question de l'importation se présentera de nouveau l'année prochaine, le ramadan arrivant toujours en période peu favorable, pour les pêcheurs.

En moyenne, le ramadan représente pour des groupes comme la Sodifram, une augmentation de 15% de consommation. Le groupe explique être dans l'impossibilité de mettre en place des conventions avec les producteurs locaux, du fait de la faible production. Mais l'importation ne se fait pas non plus sans mal, affirme le directeur d'exploitation : « il arrive des incidents, on les remarque plus pendant le ramadan, mais ce sont des choses qui arrivent tout au long de l'année. Nous dépendons des compagnies maritimes. Avant, les produits étaient acheminés du point de départ au port de Longoni. Depuis quelques années, ce sont des petits bateaux, qui partent de la Réunion, de Maurice, ou de Madagascar pour desservir Mayotte. Le transbordement se fait de manière aléatoire. On n'est pas prioritaire, et les marchandises sont disposées comme les compagnies le veulent. Notre société ne pèse pas. Mayotte ne pèse pas. On ne fait que subir,
tant sur le cheminement que sur les prix. »

Mayotte ne pèse pas. On ne fait que subir, tant sur le cheminement des conteneurs que sur les prix

Un début de solution concernant la production locale pourrait venir de cette réunion de travail qui sera organisée dans quelques semaines, à Coconi. Durant ce rendez vous, différents types de scénarios vont être analysés, et ce, afin de déterminer quel type de production à Mayotte pour les agriculteurs professionnels.
Autre solution mise en avant par la COMAVI : l'installation rapide de l' interprofession. La CAPAM devrait, en effet, prendre ses responsabilités et assurer le rôle d’intermédiaire entre les différents acteurs économiques de la filière. Une mission jusqu'ici assurée par la DAAF.
L'interprofession regrouperait tous ses partenaires engagés dans ce secteur. L'association a notamment pour but de « résoudre les problèmes entre les agriculteurs et les entreprises agricoles, planifier la production et réglementer la commercialisation (y compris réguler les prix) ».
Enfin, le Fonds Européen Agricole pour le Développement Rural (FEADER) et le Programme d'Options Spécifiques à l'Éloignement et à l'Insularité (POSEI ) aident à accompagner le développement rural de Mayotte.
Certains soulignent cependant la difficulté de bénéficier de ces aides. En cause, le manque de structurations des professionnels et les nombreuses obligations qui découragent les plus traditionnels.
La difficulté à consommer ces fonds européens est également soulignée. Ainsi, on apprend que dans le cadre des aides POSEI, 500 000 euros ont été mis à disposition, l'année dernière, dans le cadre de la valorisation de la production locale. 500 000 euros perdus, la CAPAM n'ayant pas été en mesure de proposer des actions concrètes.
Le président de la Chambre de l'Agriculture de la Pêche et de l' Aquaculture de Mayotte réplique en indiquant que, depuis plusieurs mois, tous les agents de la CAPAM sont mobilisés pour accompagner les agriculteurs dans le cadre de leurs démarches et pour faciliter la préparation de leurs dossiers, afin de pouvoir prétendre aux aides européennes. Il indique également que des actions sont menées dans les communes et que, par ailleurs, la chambre était mobilisée pour l'organisation d'une grande foire régionale. Celle-ci aurait lieu en novembre et accueillerait des invités de la région, notamment du continent africain.