L’an dernier, l’UMP fêtait la reprise de la mairie de Sada, un de ses bastions à Mayotte. Anchya Bamana, fille d’une des figures politiques emblématiques de l’île, avait le sourire à l’idée d’être la première femme à diriger la commune. Mais un an après, force est de constater que son mandat ressemble plus à un parcours du combattant qu’à un long fleuve tranquille.

Ouf ! Anchya Bamana ne l’a pas dit en sortant du conseil municipal, mais c’est bien un soulagement que l’on a pu lire sur son visage à la sortie du conseil municipal lundi soir à l’issue du vote du budget. Celui-ci a été adopté in extremis par 15 voix pour, 13 contre et 2 abstentions (1). Cela fait un an que la maire UMP de Sada sait que rien ne sera facile pour elle. Lors de son premier conseil municipal, elle avait été mise en minorité pour la constitution des commissions. Une partie de sa majorité, appelée à Sada « UMP ya Momoni » (2) avait décidé de s’allier à l’opposition UNFCS (Union des nouvelles forces de la communes de Sada, 8 élus). Après quelques négociations, la situation est revenue à la normale les mois suivants.
Mais en fait, les dissensions n’ont jamais été soldées. Et celles-ci remontent à loin, à 2008 plus précisément. A l’époque, cela fait depuis 1983 que l’UMP (héritière du RMPR et du RPR) règne sans partage sur la commune. Mais les ambitions des cadres du parti sont exacerbées. Ali Sélémani dit Charlot veut être désigné tête de liste, tout comme le maire sortant Ahamadi Dahalani. Mais les notables de l’UMP et le bureau de la section communale sadoise désignent Abdillah Ali Abdillah. Les deux grandes personnalités écartées n’acceptent pas ce verdict et décident donc de mener chacun de leur côté leur liste. Face à ces trois listes de droite, l’opposition municipale MDM-PS-MPM (3) forme une liste intitulée UNFCS. La division des forces de droite et la présence de deux autres listes sans étiquette assure leur présence au second tour.
L’UMP et la liste FPCS (UMP dissident) d’Ahamadi Dahalani passent également ce cap. Mais, entre les deux listes, impossible de se réconcilier et Ahamadi Dahalani maintient sa candidature. L’UNFCS en profite en s’alliant notamment à Ali Sélémani. Au final, l’UNFCS prend le pouvoir à la mairie en l’emportant de 34 voix face à l’UMP (1299, soit 45,79 % des suffrages exprimés, contre 1265 voix, soit 44,59 %).

 

Pas de victoire politique possible sans union sacrée

 

L’UMP aura du mal à avaler la pilule et mettra du temps à pardonner à Ahamadi Dahalani. Toutefois, la leçon a été bien retenue puisque l’élection aura été annulée à deux reprises. Et à chaque élection partielle, en 2011 et 2012, l’UMP partira unie contre l’UNFCS. Malgré cela, la défaite sera au rendez-vous lors de ces échéances.
En 2014, l’UMP sait que si elle veut reconquérir son bastion sadois, l’unité doit être le mot d’ordre. Mais là encore, les ambitions des uns et des autres va compliquer les choses. Au départ, ils sont quatre à prétendre au poste de premier magistrat : Mohamed Bacar, président de la section UMP de Sada, Saïdina Ali Saïd Chanfi, Sidi Riffay et Assani Ancoub. Une primaire doit s’organiser avec audition des candidats. Mais au sein des instances du parti, certains poussent pour qu’une décision consensuelle soit prise, comme cela se faisait avant 2008. Saïdina Ali Saïd Chani retire sa candidature et Mohamed Bacar est invité à faire de même, certains estimant que sa casquette de président de section lui confère un avantage par rapport aux autres. Il reste donc Sidi Riffay et Assani Ancoub. Mais les choses traînent, l’instance chargée de décider hésite, chacun ayant ses partisans. Au final, Mohamed Bacar, prend en compte la suggestion de militantes. « Pourquoi ne pas mettre une femme tête de liste, puisque les hommes n’arrivent pas à se décider ? » Après une prospection de quelques jours et le refus de certaines dames, c’est Anchya Bamana qui sort du chapeau. Sidi Riffay et Assani Ancoub protestent en affirmant que cette candidature n’a pas été posée au début du processus et elle ne peut être validée. Ils suspectent une vengeance de Mohamed Bacar qui a dû se retirer et qui impose une personnalité qui lui est favorable. Mais le parti suit la ligne de son président sadois, alors que les instances départementales poussent également pour la candidature d’Anchya Bamana.

Pourquoi ne pas mettre une femme tête de liste, puisque les hommes n’arrivent pas à se décider ?

 

Un budget adopté avec un déséquilibre d’un million d’euros

 

Les partisans de Sidi Riffay et d’Assani Ancoub vont finalement faire le dos rond et faire liste commune avec Anchya Bamana. La stratégie paie, l’UMP reprend la mairie de Sada à l’UNFCS. Mais les rancœurs ne sont pas effacées. La distribution des postes d’adjoint, de présidents de commission et des délégations au sein de différents organismes (SMIAM, SIEAM, SIDEVAM 976, etc.) les font ressortir. La mouvance Momoni reproche à la mouvance « Bwe la maringa » (4) de la discriminer en ne distribuant que les miettes. Ils affirment qu’Anchya Bamana ne les consulte pas pour prendre des décisions et qu’elle est arrogante. De leur côté, les proches d’Anchya Bamana pointent la politique de la chaise vide pratiquée par leurs homologues et le manque de volonté d’assumer les postes proposés.
Ces divisions sont réapparues lors de la campagne départementale. La mouvance « Momoni » a soutenu Ali Madi, la mouvance « Bwe la maringa » a supporté Mohamed Bacar. Là encore, c’est l’UNFCS qui en a profité avec le renouvellement du mandat de Nomani Ousseni.
Lundi, lors du vote du budget, ces divisions ont encore été remarquées. Le compte administratif a été rejeté, l’opposition étant soutenue pour cela par la mouvance « Momoni » et réunissant 14 voix contre ce projet. La majorité n’a obtenu que 11 voix, 4 élus ayant décidé de s’abstenir. Voyant qu’elle était en position difficile, Anchya Bamana a suspendu le conseil municipal pour une quinzaine de minutes. Le temps pour elle de s’assurer le soutien des élus qui s’étaient abstenus pour le compte administratif, à savoir Aïda Houlame et trois autres membres de Niyamoja Sada-Chirongui. Ces derniers ont été élus sur la liste UNFCS, mais se sont démarqués d’eux pour les départementales. Démarquage momentané ? Impossible de le savoir pour l’instant. Quoiqu’il en soit, la manœuvre d’Anchya Bamana a fonctionné. Les quatre élus de Niyamoja ont adopté le budget avec l’UMP « Bwe la maringa ». Bien qu’en déséquilibre (1 million d’euros de déficit pour un budget total avoisinant les 10 millions d’euros), son adoption permettra de ne pas bloquer le fonctionnement de la commune.

Ahamada Madi, adjoint en charge des finances, Anchya Bamana, maire de Sada et Kambi Saïd Saïd, DGS de la commune ont été soulagés lorsque le budget 2015 a été adopté in extremis par les conseillers municipaux.

 

Anchya Bamana constamment sur le fil du rasoir

 

Néanmoins, Anchya Bamana devra continuellement à négocier avec des éléments de l’opposition pour pouvoir appliquer sa politique. Alors que le système prévu par la loi offre un bonus à la liste arrivée en tête pour pouvoir agir sans risque d’être renversé, la maire de Sada est constamment sur le fil du rasoir. A Mayotte, elle n’est pas la seule. Mohamed Majani a failli voir la mairie de Mamoudzou lui échapper en raison d’un rapprochement des élus MDM pourtant élus sur sa liste avec l’opposition composée de l’UMP et de l’UMPR de Chihabouddine Ben Youssouf.
C’est un détournement de l’esprit du système de scrutin municipal, que les électeurs n’avaient pas spécialement envisagé. Il est certain qu’Anchya Bamana n’a pas célébré les 12 mois de son arrivée au pouvoir, son opposition l’empêche d’être totalement sereine. Tant que les partis ne pourront résoudre les problèmes d’égo en leur sein, des soubresauts feront forcément tousser la machine. Mais en attendant, c’est leur crédibilité qui est entamée. Quel bilan les Sadois feront de ce mandat dans six ans ? Confieront-ils les clés de la municipalité à ceux qui sont en place ?

 

 

Faïd Souhaïli