Depuis dimanche, tous les Mahorais cherchent à savoir qui présidera à partir de ce jeudi 2 avril 2015 le conseil départemental de Mayotte. De nombreux conciliabules ont été menés aux quatre coins de l'île entre les conseillers eux-mêmes et leur staff. Ce moment que nous appelons conclave est plein de rebondissement. 101 Mag a pu rencontrer plusieurs protagonistes du conclave de 2011 qui a consacré Daniel Zaïdani. Voici leur récit de ces trois jours très spéciaux. 

 

Après trois ans d'exercice au sein de l'hémicycle Bamana, Zaïdou Tavanday se retrouve dans la position de l'élu sûr de siéger dans l'hémicycle après le renouvellement de la moitié des cantons. Il se sent désormais prêt pour présider aux destinées du département de Mayotte. Mais il n'est pas le seul à prétendre cet honneur. Ahamed Attoumani Douchina est réélu à Kani-Kéli et compte prolonger son bail à la présidence. Ibrahim Aboubacar y pense également et pas seulement quand il se rase. Saïd Ahamadi "Raos", élu à Koungou, le crie sur les toits.
Sarah Mouhoussoune, qui a battu Maoulida Soula à Dembeni ne fait pas partie des prétendants. "Je ne me sentais pas prête pour cela. La présidence, c'est lourd à gérer. Et quand il y a un choix à faire, il faut voir les compétences, pas le caractère de la personne" indique la conseillère de Dembeni. Comme Saïd Omar Oili se projette sur les législatives de l'année suivante, il passe son tour. Dès lors à gauche, Ibrahim Aboubacar fait savoir qu'il est l'homme de la situation.

Des élus UMP remontés contre Douchina

Au lendemain du second tour, un groupe de huit élus se réunit à Tsingoni chez Roukia Lahadji, la maire de Chirongui. "Il nous restait deux élus à convaincre. Mais nous avons déjà commencé à négocier les postes. Saïd Omar Oili ne voulait pas rentrer dans le bureau et s'est proposé pour la présidence du groupe de la majorité" explique Sarah Mouhoussoune. Les discussions s'allongent jusque tard dans l'après-midi. La conseillère de Dembeni doit rentrer chez elle d'autant que sa fille prépare le bac pour la fin de l'année. Mais Roukia Lahadji, qui mène les négociations insiste pour que les élus restent jusqu'à avoir une majorité.

Sarah Mouhoussoune considère avoir été infantilisée lors des négociations du troisième tour en 2011Devant la difficulté de réunir dix élus, certains prient Saïd Omar Oili de se porter candidat. En effet, ceux-ci affirment qu'avec S2O comme président, une majorité de quatorze élus serait possible. Sarah Mouhoussoune finit par s'en aller et laisser ses collègues.
A droite, l'UMP tente aussi de s'emparer de la majorité. Avec six élus au total, le parti est le plus représenté au sein de l'hémicycle Bamana. Et cette fois-ci, il n'est plus souhaitable aux yeux des cadres du parti de constituer une majorité "macédoine", composée d'un spectre très large de l'échiquier politique de l'île. "Tout le monde voulait autre chose, on avait souffert de cette situation" révèle Zaïdou Tavanday.
Avec Ali Bacar, Camille Abdullahi et Ben Issa Ousseni, il constitue la nouvelle génération de l'UMP. Et les jeunes UMP en veulent à Ahamed Attoumani Douchina. Accusé d'avoir joué sa partition personnelle et de ne pas avoir agi pour le parti durant sa présidence, il cristallise leur rancœur. Le lendemain de l'élection, l'UMP pense pouvoir convaincre quatre élus du MDM de rejoindre leur camp. Zaïdou Tavanday sait qu'il peut compter sur un renvoi d'ascenseur de la part d'Issihaka Abdillah qu'il a fait élire en 2008, président du Syndicat mixte d'investissement et d'aménagement de Mayotte (SMIAM). Pour l'électron libre Jacques Martial Henry, la tâche s'avère plus aléatoire.

Le MDM a vu que nous n'étions pas unis et a décelé une faille

 

Une surprise venue de Pamandzi

 

Mardi, le secrétaire général du MDM Ali Mohamed répond à l'invitation de l'UMP au SMIAM. Contrairement à ce que pensait Zaïdou Tavanday, Ali Mohamed ne vient pas avec quatre, mais un seul élu : Daniel Zaïdani. En effet pour Rastami Abdou, Saïd Salimé et Soiderdine Madi-Tchama, il est difficile de s'afficher avec des élus de l'UMP car ils ont été élus en faisant campagne contre des candidats investis par le parti de Nicolas Sarkozy.
Les discussions débutent et rapidement sept élus penchent pour la solution Zaïdou Tavanday. Mais Ahamed Attoumani Douchina défend son bilan de président sortant. De plus, il avait discuté personnellement avec Adrien Giraud, le président du MDM pour sceller un accord. Mais le mal était fait puisqu'auparavant, Zaïdou Tavanday était parti réunir ses partisans à Bambo-Est et Ahamed Attoumani Douchina était à Mamoudzou.
"Le MDM a vu que nous n'étions pas unis et a décelé une faille" reconnaissent aujourd'hui les deux conseillers. Zaïdou Tavanday cède donc et s'incline devant son aîné pour avoir une majorité de droite.

 

Zaïdou Tavanday était candidat à la présidence du conseil général en 2011, mais les ambitions d'Ahamed Attoumani Douchina et de Daniel Zaïdani ont brisé son rêve.Pourtant en sortant de cette réunion à deux jours de l'élection du président, l'UMP est confiante et se dit qu'elle a une majorité. Mais de l'autre côté, Roukia Lahadji, Soihibou Hamada, maire de Dembeni et Ibrahim Bacar, ancien conseiller général MPM de Bouéni tiennent à faire basculer le département à gauche.
Les négociations le mardi se déroulent encore à Tsingoni chez la maire de Chirongui. Les élus MDM convoités par l'UMP sont là, sauf Daniel Zaïdani. Ibrahim Aboubacar se démène pour rallier d'autres élus. A 20 h 30, il arrive avec Daniel Zaïdani et Ali Mohamed. "Là, il nous annonce que la donne a changé. Alors que nous avions décidé qu'il serait le président et moi la 1ère vice-présidente, il nous dit que le président serait Daniel Zaïdani, qu'il serait le 1er vice-président et moi la 2e vice-présidente. Je me suis dit comment peut-il nous imposer les choses comme ça ?" raconte encore stupéfaite Sarah Mouhoussoune.

 

Des discussions qui s'éternisent

 

Sonnée par ce retournement de situation, Sarah Mouhoussoune s'énerve encore un peu plus quand on lui annonce qu'elle devra passer la nuit à Tsingoni. La colère gronde dans les rangs et Soiderdine Madi-Tchama fait valoir son droit d'ainesse. Il ne comprend pas que les rênes du département soient confiés à l'élu le plus jeune de leur groupe.
"On avait compris que la présidence devait revenir au MDM. Alors, on s'est mis dans une pièce à côté et on leur a dit de s'expliquer entre eux. On entendait ce qui se disait, c'était très chaud, il y a eu des mots très durs" racontent Sarah Mouhoussoune et Saïd Omar Oili.

https://www.youtube.com/watch?v=_JUhitXDgDg

Le conciliabule des élus du MDM s'éternise. A une heure du matin, les autres élus s'en vont et demandent à ce que la décision leur soit notifiée par SMS. Celui-ci sera envoyé deux heures plus tard. La décision est arrêtée : Daniel Zaïdani sera le président du conseil général.
Le lendemain, nous sommes le mercredi 30 mars et à la veille de l'élection, les faiseurs de roi prennent leurs précautions pour que leurs manœuvres n'échouent pas. Avec une majorité constituée, le groupe de Daniel Zaïdani doit se rejoindre dans un lieu secret. C'est Roukia Lahadji qui se charge de conduire Sarah Mouhoussoune. "Elle m'a dit de prendre une valise, de préparer mes affaires pour le lendemain et m'a prévenu que les discussions seraient très longues. J'ai alors demandé si mon mari pouvait m'accompagner car il était hors de question de passer une nuit seule dans un lieu sans qu'il sache où je suis. Ma demande a été acceptée."
Toutefois, Sarah Mouhoussoune est plus que surprise quand elle arrive à destination. A son grand étonnement, le rassemblement a lieu au Maji Parc à Iloni, à quelques minutes de sa résidence de Hajangoua. Elle demande alors si elle ne peut pas repartir chez elle à l'issue des discussions. La réponse est catégorique. "Il peut y avoir des coups bas, les gens sont méchants, un accident est si vite arrivé" lui dit-on. " Pourquoi nous mettre la pression ? Et en plus, on nous confisque les téléphones après, comme si nous étions des enfants. J'ai donné le mien, mais mon mari avait le sien au cas où, car je tenais à ce que mes enfants me joignent en cas de problème. Nous avons accepté d'être élus, alors pourquoi tout ça ?" s'interroge-t-elle en précisant qu'elle n'accepterait plus de revivre un tel rituel si elle se présente à nouveau (ce qui n'est pas le cas pour cette année).

Pourquoi nous mettre la pression ? Et en plus, on nous confisque les téléphones après, comme si nous étions des enfants.

 

Zaïdani tourne le dos à l'UMP

 

Pour Zaïdou Tavanday, cette confiscation des téléphones est un mal nécessaire. Et le phénomène risque de se reproduire dans quelques jours. En 2011, lorsque Daniel Zaïdani était en discussion avec les élus de l'UMP, il avait aussi refusé de se faire confisquer son appareil et de dormir dans un même lieu avec d'autres élus. Mais à la veille de l'élection, alors qu'il devait rejoindre ses compères à la mairie de Mamoudzou, ceux-ci ne le voient pas se présenter. "Alors que nous avions vu dans la matinée tout son staff, je suis chez moi et on me dit qu'il est passé de l'autre côté. Et bien évidemment, il était injoignable" se souvient Zaïdou Tavanday.
Il faut dire qu'Ibrahim Aboubacar s'est montré plus persuasif. En laissant la présidence à Daniel Zaïdani, sa proposition était supérieure à celle de l'UMP, à savoir la 1ère vice-présidence. Et Daniel Zaïdani a d'autant plus choisi sans états d'âme de rejoindre les élus progressistes qu'Issihaka Abdillah au dernier moment revendique le poste promis à Zaïdani. "On a essayé de joindre Giraud, mais sans succès. On sait que Daniel Zaïdani avait mal pris cette manœuvre d'Issihaka."

A ce moment-là, les élus réunis à Mamoudzou savent que la partie est finie. Néanmoins, Ahamed Attoumani Douchina espère encore renverser la vapeur. Le père d'Ali Moussa, conseiller de Chirongui veut savoir où se trouve son fils pour le persuader de suivre l'UMP. Mais son fils reste injoignable. "Dans notre culture, il est difficile de dire non à ses parents, surtout quand ils te menacent d'une malédiction. Si son père avait pu le joindre, il aurait pu bouleverser le cours des choses." explique Ahamed Attoumani Douchina.
L'état-major de l'UMP se creuse les méninges et trouve une solution qui pourrait empêcher Zaïdani de présider le département.
Pour que celui-ci soit élu, il faut que le quorum de douze élus soit atteint le 31 mars 2011. Or, la stratégie mise en place surprendra tous les Mahorais. En ce jour d'élection historique, tout le monde attend que Mayotte devienne enfin un département français. Marie-Luce Penchard, ministre des Outremer est attendue pour l'événement. D'ailleurs, une plaque commémorative doit être dévoilée pour l'occasion après l'élection.

 

La fête de la départementalisation gâchée par l'absence de quorum

 

Quand le bloc Zaïdani fait son entrée dans l'hémicycle, on se dit que l'on va assister à un moment historique. Les grandes figures historiques de la lutte pour le maintien dans la République française sont là : Marcel Henry, Adrien Giraud, Younoussa Ben Ali, Zoubert Adinani et bien d'autres encore. Ahamed Attoumani Douchina est bien là, contrairement aux autres élus de son bloc.

Il ouvre les débats en tant que doyen de l'assemblée, mais constate l'absence de quorum. La fête est gâchée, le groupe de Daniel Zaïdani fait comme si de rien n'était et procède au rituel de l'élection du président et de son bureau.
Les absents qui au départ voulaient se donner du temps pour faire changer d'avis un ou deux de leurs collègues, se rendent compte de la portée catastrophique de leur opération. Zaïdou Tavanday s'excusera d'ailleurs auprès des Mahorais devant les caméras de Mayotte 1ère. Et le dimanche 3 avril 2011, c'est bien Daniel Zaïdani qui sera élu au poste tant convoité de président du conseil général de Mayotte.

https://www.youtube.com/watch?v=dzoUUFkDXVM

Cette année encore, le rituel va s'opérer. Des faiseurs de rois vont tenter de créer une majorité et de placer leurs pions aux postes qu'ils estiment stratégiques. Encore une fois, les négociations seront serrées puisqu'aucune force politique ne peut constituer à elle seule une majorité. Les quatorze conseillers nécessaires à l'obtention d'une majorité vont jurer sur le Coran leur alliance indéfectible. Mais avec treize hommes et treize femmes, y aura-t-il un conclave dans un lieu fermé ? La réponse nous sera donnée dans quelques jours et les langues se délieront quelques années plus tard.

 

 

 

Faïd Souhaïli