Les élections cantonales approchent, les Mahorais sont conscients des difficultés qu’ils vivent au quotidien et des enjeux liés aux derniers changements statutaires (département et RUP). Et d’aucuns déplorent une absence de personnalités politiques fortes, capables d’unir et de rassembler pour une meilleure prise en compte de l’intérêt général, des intérêts de Mayotte et de ses habitants.

Condro

 

En 2009, un grand séminaire a eu lieu à la mairie de Mamoudzou pour faire repartir l’UMP sur de bonnes bases. Six ans après, le parti est secouée par de graves crises internes.Depuis la scission du Mouvement populaire mahorais (MPM) en 1999, révélant à l’occasion des profondes divergences de vision et de querelles entre les leaders historiques du « combat de Mayotte française », la géographie des partis politiques à Mayotte est très marquée par un processus de division et de scission des partis. Cependant il semble que le problème est moins l’absence de ce que l’on appelle « leadership » que l’échec du système de partis à Mayotte. A-t-on jamais vraiment eu à Mayotte une vie politique animée par le système de partis ? C’est-à-dire un système dans lequel les partis ou les formations politiques se positionnent les uns par rapport aux autres, où ce sont leurs oppositions et différences qui créent leurs identités et leurs valeurs ? Le MPM au départ, l’UMP (ex-RPR) ensuite et maintenant, telle une division cellulaire anarchique infinie. Les formations politiques se sont ainsi multipliées, portées par des structures simples, caractérisées par des frontières labiles, évanescentes, rendant le clivage entre majorité et opposition non permanent, toujours provisoire, les alliances se faisant au gré des intérêts personnels et des humeurs vagabondes des hommes politiques. De nombreux partis, sans assises électorales, ne représentant que leurs responsables, apparaissent au gré des ambitions des uns et des fantasmes des autres, pour disparaitre au lendemain des élections.

On n’en a pas fini avec les majorités «macédoine»

De façon concomitante, sont apparues également les candidatures sans étiquettes, les unions (upvwamoja en shimaore) de circonstance, se voulant portées par l’intérêt général et fustigeant au passage les partis qu’elles considèrent ainsi comme défendant des intérêts trop partisans, de groupes limités. D’une manière générale, les formations politiques font de plus en plus l’objet de soupçon et de méfiance de la part de la population, malgré une adhésion quasi religieuse dont elles faisaient l’objet un moment.

Et le nouveau découpage des cantons, qui devait être favorable au système de partis, n’a pas empêché la multiplication des candidatures sans étiquettes et des dissidences au sein des formations politiques. Par exemple, l’UMP, le seul parti qui pouvait se targuer, jusqu’à présent, d’une existence territoriale réelle au-delà du nom, a également entamé son déclin depuis 2007 sous les coups de boutoir des querelles de personnes et des divisions internes ayant entrainé des départs importants du parti. L’exercice du pouvoir, sans doute, ayant presqu’anéanti le leadership de Mansour Kamardine, qui a incarné, pendant longtemps, le parti. L’arrivée en politique, dans le parti, de nouvelles générations de plus en plus formées a également participé à l’ébranlement de son leadership, tandis que les familles, surtout les grandes familles, ont désormais des ambitions politiques pour leurs enfants diplômés qui s’intéressent à la politique ou choisissent de soutenir les ambitions politiques de leurs progénitures se prévalant de diplômes de haut niveau, plutôt que de suivre sans se poser des questions, comme elles le faisaient auparavant, les leaders historiques.

 

Un président désigné de manière clandestine et antidémocratique.

Des partis qui se superposent au système des familles et des notables

Pourtant, à l’occasion des élections cantonales de mars 2015, au-delà des enjeux liés aux statuts de département et de RUP de Mayotte, et tandis que les partis s’épuisent dans la gestion et la résolution des questions de candidatures et de légitimité, la question majeure reste celle de la constitution de la prochaine majorité qui gérera le département et la nouvelle région. Bien malin celui qui osera se prononcer à ce propos, seul un système de partis efficient, participant efficacement à l’animation de la vie politique et assurant la discipline dans les rangs des formations politiques, aurait pu permettre de proposer des éléments de réponse à cette question. En effet, depuis 2004, à l’assemblée départementale, nous avons pu observer des majorités « salade macédoine », rassemblant des élus se réclamant de droite, de gauche, du centre, ou encore sans étiquette. Nous avons même eu droit à une assemblée dirigée par un président issu de l’UMP (Ahmed Attoumani Douchina) et confronté à une opposition… UMP. Quant au président du conseil général sortant, Daniel Zaïdani, après avoir annoncé, en début de mandat, une majorité hétéroclite centregauche, il a dû reconnaitre travailler avec une majorité centre et gauche (le trait d’union disparu) pour s’opposer finalement, en fin de mandat, au gouvernement socialiste actuel.

Quant à la question de l’identité du prochain président du conseil départemental, aucune supputation possible ; il nous faut nous en remettre aux résultats des tractations et conciliabules qui se tiendront après les élections, auxquelles les hommes politiques mahorais ont habitué la population et qui témoignent de l’échec du système de partis à Mayotte. Cette procédure clandestine et antidémocratique, inaugurée en 2004 (pour l’élection du président du conseil général), installera encore une fois à la tête du département un président qui n’aura de compte à rendre qu’aux habitants de son canton, sans légitimité autre que celle attribuée par sa localité, et un président qui dirigera une majorité hétéroclite pour ne pas dire une coalition d’élus portés par des ambitions personnelles et des intérêts confus. Le débat d’idées n’existant pas au sein des formations politiques. On n’apprend pas à travailler ensemble dans les tractations politiques et les conciliabules postélectoraux pour choisir le président du conseil départemental.

 

La cohésion du MPM constitué par un rejet violent des Comores indépendantes.

Comment expliquer cet imbroglio, ces confusions de genres et ces incertitudes permanentes de la vie politique mahoraises ? En réalité, le système de partis français ne s’est jamais véritablement enraciné dans la société mahoraise.

Des élus condamnés à défendre des projets dans une perspective de rivalité entre les cantons au dépend des projets à dimension territoriale

 

Les formations politiques se sont simplement superposées au système des familles et des notables qui régit la société mahoraise traditionnelle. Pour rappel, ce sont les grandes familles jouissant d’une notoriété sociale et leurs notables qui décident souvent dans les villages. Faut-il rappeler que la première formation politique de l’île, UDIM (Union pour la défense des intérêts de Mayotte), est issue du fameux congrès des notables qui s’est tenu à Tsoundzou le 2 novembre 1958, pour se prolonger dans le MPM (Mouvement populaire mahorais), en 1976. La longévité et la cohésion de ce dernier ne s’explique que par la ténacité de ce qui avait conduit à sa constitution : le rejet violent, le non vigoureux et passionné aux Comores indépendantes, et la revendication départementaliste.

En juin 2009, le MDM espérait reconquérir la puissance perdue après l’éclatement du MPM en 1999. Aujourd’hui seul Parfait Daka (1) se présente avec l’étiquette du parti. Darcaoui Toiliha (2) est parti à l’UMP. Zaïnadini Daroussi (3) et Saandati Abdou Hadji (4) ont décidé de faire cavalier seul.Le mouvement traduisait en effet la nécessité, pour les Mahorais, de faire corps (serment sur le Coran de Sada en 1967), tandis que sa raison d’être fut initiée par les notables mahorais convoqués par George Nahouda (1). Il fut dirigé par des notables, qui n’avaient d’autres ambitions que celle du « rattachement définitif de Mayotte à la France », sans autre considération.

Les élus territoriaux (conseil général et conseil municipal), choisis par les leaders du mouvement, n’avaient pas à réfléchir et avoir des points de vue personnels, ils se contentaient d’acquiescer et de toucher leurs indemnités. En face, le RPR, porté par le jeune Mansour Kamardine, tentait alors de lutter contre ce système de parti unique. Le jeune leader du RPR n’aura finalement eu sa chance d’exercer des responsabilités importantes au niveau du conseil général (premier vice-président) et du Parlement français (député) qu’après l’implosion du MPM. En effet, à la fin des années 1990, la décision du gouvernement français (socialiste à l’époque) d’engager l’ile dans un nouveau statut transitoire, avant celui de département promis à la fin de la période transitoire, fit éclater le mouvement et mit fin au système de parti unique. Cependant, l’idéologie de « Mayotte française » a suffisamment eu le temps de former une classe politique et des générations d’hommes politiques qui restent méfiants à l’égard du débat contradictoire, la revendication départementaliste ayant « surdéterminé toute la politique mahoraise », comme le souligne Yves Salesse dans son ouvrage consacré à Mayotte (2).

Des élus condamnés à défendre des projets dans une perspective de rivalité entre les cantons au dépend des projets à dimension territoriale

Des partis où les idées et débats contradictoires sont difficiles.

Adrien Giraud (au micro), président du MDM et figure emblématique du combat de Mayotte françaiseDonc, pour revenir à la question de départ relative à l’absence de leadership, il faut dire que la société mahoraise vit avec un système de partis qu’elle a du mal à intégrer. Celui-ci ne donne pas entière satisfaction. En effet, les formations politiques à Mayotte ne parviennent pas à participer véritablement à l’animation de la vie politique locale en structurant la société et l’opinion publique sur des idées fortes, en définissant des enjeux de société autres que ceux liés aux statuts de département et de RUP – qui ne donnent lieu en général qu’à des catalogues de revendications et de « il faut » –, et en proposant des programmes cohérents, qui tiennent compte des caractéristiques de l’ensemble du territoire (commune ou département) et qui transcendent les divisions et rivalités villageoises ou cantonales. Que valent, que vont devenir les idées et les propositions formulées par les candidats et candidates à ces élections cantonales de 2015 si elles n’intègrent pas la cohérence d’un programme élaboré dans le cadre d’une formation politique pour l’ensemble de l’île ? Chaque conseiller départemental n’est-il pas condamné à défendre ses projets dans une perspective de rivalité entre les cantons voire entres les villages ?

Les formations politiques à Mayotte ont également du mal à contribuer à l’instauration d’un véritable régime démocratique où les idées et le débat contradictoire orientent les choix et les décisions politiques. C’est que dès le départ, l’adhésion à un parti s’effectue sur la base de considérations qui n’ont rien à avoir avec les idées ou l’idéologie prônées par le parti politique choisi ; le motif de cette adhésion est souvent affectif, personnel ou familial. De même que l’élection des hommes et des femmes politiques ne doit rien à ce que les formations politiques ou les candidats proposent comme programmes et projets pour résoudre les problèmes du territoire. Les formations politiques semblent de plus en plus vouées à un rôle de « machine » pour faire élire et de sélection de responsables appelés à gouverner. Un rôle qui les fragilise énormément.

Quatre raisons semblent donc pouvoir expliquer l’échec du système de par- Des élus condamnés à défendre des projets dans une perspective de rivalité entre les cantons au dépend des projets à dimension territoriale L’échec du système de partis à Mayotte. 18 101 MAG N°1 MARS 2015 tis et l’inanité des formations politiques à Mayotte : la prégnance de la revendication départementaliste, qui a gelé, comme l’écrit Mouhoutar Salim (3), tout autre aspect de la vie sociale ; la très forte dépendance des formations politiques des personnalités qui les mettent en place, d’une part, et du système traditionnel des familles et des notables, d’autre part, une dépendance qui ne leur permet pas d’être des espaces autonomes, de réflexion et de débat démocratique. En effet, leur notoriété sociale et leur pouvoir financier (car c’est souvent le cas aussi), d’une part, et l’absence de cotisations régulières et de financement officiel des partis, d’autre part, confèrent d’emblée aux notables un poids déterminant dans ces formations politiques, leurs instances dirigeantes et leur gestion. Enfin, la quatrième raison est représentée par les difficultés rencontrées par ces instances dirigeantes dans l’arbitrage des conflits internes, qui se règlent souvent par des scissions ou qui aboutissent à des dissidences. Dans ces conflits, l’ambition personnelle ou le ressentiment ont souvent l’ascendant sur le respect des statuts et textes réglementaires du parti.

Le succès du système de partis à Mayotte, c’està- dire sa participation efficiente à l’animation de la vie politique mahoraise et à la promotion d’un espace démocratique local passe par une redéfinition de la politique dans la société mahoraise. Il s’agit de la sortir du « combat » pour la départementalisation de Mayotte qui l’a façonnée pour l’inscrire dans le cadre d’une société démocratique portée par les valeurs de liberté, d’égalité, de justice, marquée par des enjeux posés par l’environnement et le développement, et confrontée aux difficultés relatives à notre modernité (la mondialisation, la place de la religion, le défi de la diversité culturelle, les mouvements migratoires, la culture numérique). Cette redéfinition de la politique pose alors une exigence forte : la formation des hommes et des femmes politiques qui aspirent au pouvoir et à la gestion des affaires publiques. Elle se traduit également par une autre conception du pouvoir, loin de celle, toujours vivace, portée par le système traditionnel, « féodalo- bourgeois » (4), qui oblige encore le citoyen d’une république à l’allégeance et à mendier ses droits auprès d’élus se comportant souvent en monarques, avec leurs cours de courtisans (et non de fonctionnaires neutres).

 

Références
(1) Mamaye Idriss, « «Mayotte département», la fin d’un combat ? Le Mouvement populaire mahorais : entre opposition et francophilie (1958-1976), Afrique contemporaine, 2013/3 (n° 247).
(2) Yves Salesse, Mayotte, l’illusion de la France (2000).
(3) Mouhoutar Salim, Mayotte : une appartenance double (2011).
(4) DJAHAZI, L’Imposture Féodalo-Bourgeoise (2008).