Ecrire ? Passionnément.

Ecrire quoi ? Des fragments, des voix, des murmures, des cris, des rires, oui des éclats de rire. Ecrire pourquoi ? Pour envisager une conversation, pour émouvoir, pour toucher, pour trouver un langage, pour apprendre à aimer, pour me déshabituer de moi.

Ecrire pour qui ? Pour le lecteur ou la lectrice potentielle, n’importe laquelle, la nationalité ne compte pas. Ecrire sur quoi ? Sur la vie, sur le métier de vivre, sur ce que c’est qu’aimer, pour comprendre ce que parler veut dire. Comment écrire ? Je le découvre en essayant chaque jour, chaque minute, parfois au milieu du sommeil, d’un repas, ou après l’amour. Ecrire avec quoi ? Avec tout, tout ce que contient la vie, avec tout l’intouché du langage.

Ecrire un magazine, après tant de tentatives avortées relève d’une certaine folie. Mais qu’est-ce qu’elle est belle et jouissive cette folie de l’écriture ! Pourquoi écrire dans un lieu où la lecture du français n’est pas chose évidente ?  Pourquoi écrire dans un espace où la question du lectorat n’a pas encore été résolue à cause d’un trop faible nombre de personnes qui parlent et lisent et comprennent la langue de votre écriture ? Malgré toutes les difficultés que pose cette question fondamentale, je persiste à croire que de l’écriture que je mets en culture comme une graine germera un jour un lectorat attentif et exigeant, friands d’idées nouvelles, de pensées neuves, subversives en « pays dominé » . Je fais référence à la tutelle de la métropole qui s’exerce dans ce pays-territoire, une « métropole » qui impose de fait sa langue, sa culture, ses influences, au détriment des langues locales qui subissent et composent tant bien que mal avec les autres langues, dont la langue française.

Ecrire dans ce pays-territoire, dans ce bout de France outre-mer, dans ce confetti de l’empire, dans cette île-département français de l’archipel des Comores est une nécessité vitale pour moi. Ecrire comme pour me rappeler que mon écriture procède de l’archipel, comme mue par une énergie qui cherche à se ramasser, à se rassembler, à défier les forces cosmiques et géologiques pour créer des ponts, des passerelles entre des possibilités que l’on n’a pas encore explorées. Et cette écriture je l’envisage comme une main tendue au lecteur potentiel pour tenter la belle aventure de la conversation. Et, pour le toucher au cœur, parce qu’il ne faut pas croire les lecteurs sont des lecteurs pressés aujourd’hui. Il faut redoubler de stratagèmes pour les capter, pour que la phrase seule retienne leur attention tant sollicitée par les écrans, par la publicité. Même s’il faut reconnaître qu’il faut d’abord savoir et pouvoir la lire la phrase. Il est vrai que la société mahoraise n’échappe

Je suis toujours bouleversé par la force de la langue de Baco Mourchid (Bob Chidou). La langue de Diho, la parole révolutionnairement poétique de Mtoro Chamou, ou encore de Mikidache, une parole servie magnifiquement par la beauté de sa voix me donnent la foi en la force de la langue.

pas, hélas aux influences de la mondialisation avec son lot de colis fichés, où le besoin de posséder tout un tas de choses inutiles la fait se détourner de l’essentiel. La fait se détourner d’elle-même, de ce qui la fonde, de ce qui la constitue, de ce qu’elle compose au quotidien. Cette mondialisation n’a parfois pas que du mauvais, elle a aussi ses vertus, celle par exemple de connecter l’île à l’ailleurs. Mais de cette connexion, il faut faire quelque chose, et c’est là le travail de la jeunesse, le travail des artistes. Cette connexion ne doit pas servir à renforcer le consumérisme ambiant, même si la marche accélérée vers la départementalisation l’a largement encouragé. Cette connexion doit être l’occasion pour l’île et ses habitants de se nommer, de dire leurs aspirations, de retrouver l’autorité discursive, de parler en leur propre nom, pour dire les choses simplement. De ne plus permettre cette vaste imposture des portes paroles qui ont fait professions de parler au nom de tous sans écouter.

Pourtant, où que l’on regarde l’aliénation persiste, gagne du terrain. Les hommes et les femmes s’accommodent des injustices à force de ne pas, ou de ne plus les combattre. Tout dans notre réel est  sujet à indignation, dans nos « eaux territoriales » par exemple des hommes et des femmes meurent tous les jours et l’on voudrait nous obliger à regarder ailleurs, comme si l’on s’en lavait les mains. Il y a une certaine honte d’être un homme qui me fait écrire, comme si l’encre de la plume dans sa tentative d’esquisser des mots, d’échafauder des phrases pouvaient me laver de quelque chose. Comme si l’écriture pouvait m’aider à rendre mon indignation contagieuse. Car notre réel est jonché de situations insupportables.
Notre champ de visions est saturé de langage publicitaire, parce que la publicité a détroussé la poésie. Toutes les techniques de la poésie ont été réquisitionnées par le rouleau compresseur et plus personne ne peut s’interposer, pourtant je persiste à croire en la force de la fiction, en la magie de la poésie. Ce qui renforce mon optimisme, ce sont les paroles des poètes.  Je suis toujours bouleversé par la force de la langue de Baco Mourchid, Bob Chidou. La langue de Diho, la parole révolutionnairement poétique de Mtoro Chamou, ou encore de Mikidache, une parole servie magnifiquement par la beauté de sa voix me donnent la foi en la force de la langue. Oui il y a des beautés plus belles que toute la soupe dénuée de poésie que l’on nous sert à longueur de concerts, pourtant bondés dans lesquels la jeunesse mahoraise se rue.

Ecrire dans ces bouts d’îles est une manière de résister à la bêtise humaine, aux raccourcis, à la pensée magique, aux idées toutes faites, prêtes à l’emploi et jetables à souhait.
Evoquant cela, je voudrais justement vous parler d’une fable que l’on m’a contée l’autre lune. Et ce que l’on m’a conté, c’est l’histoire d’une marmite. Tenez-vous bien !, c’est l’histoire d’une marmite bien pleine autant qu’elle est profonde. Une marmite de lait frais qui s’est déversée sur ce pays-territoire un soir du mois de mars. Et les habitants qui ont depuis cette nuit goûté à ce lait magique ont subit la métamorphose. Ils ne touchent plus terre, ils parlent avec emphase, se promènent avec des attachés case, se sont adjoints d’assistants et de secrétaires et ils ont désormais des permanences dans la périphérie de la capitale doté désormais de climatiseurs. Ils se déplacent à bord de voitures avec chauffeur, et voyagent impunément sans le souci de l’intérêt général. Et ils se cooptent entre eux, mangent ensemble, se refilent les bons coups, s’arrangent pour les appels d’offres, monopolisent les espaces de la parole, définissent les thèmes du débat. et les autres !? Bah les autres, ils n’ont plus que la misérable petite chance de courber l’échine, d’acheter ou d’aller se faire voir ailleurs.

L’artillerie lourde du tube cathodique avec ces séries toutes aussi niaises les unes que les autres pour entretenir l’illusion que la vie sera bonne un jour

Et pendant ce temps, la fable tourne à plein régime. Et pour ce faire, il y a l’artillerie lourde du tube cathodique avec ces séries toutes aussi niaises les unes que les autres pour entretenir l’illusion que la vie bonne sera un jour le lot quotidien de toute la masse et qu’il suffit qu’ils s’arment de la zapette et qu’ils restent assis derrière l’écran et qu’il n’y a plus d’effort à faire, quoi qu’il arrive, l’état providence portera assistance et que « tout est bien dans le meilleur des mondes ».
Voilà plusieurs siècles que l’on nous vend le paradis sur terre, la vie sans effort, le plein emploi, le développement, l’égalité, la fraternité, la liberté. Mais à l’évidence, le réel nous rappelle à l’ordre et nous dit que rien ne s’obtient sans effort. Le mot n’est pas assez fort et pourtant c’est de son énergie que nous avons besoin de nous doper. L’égalité n’est pas un état dans lequel on s’installe et au sein de laquelle on devient par la volonté de saint Coran égaux. L’égalité ça se construit, ça se négocie, ça s’envisage entre citoyens égaux qui veulent faire société. Si l’on regarde du point de vue économique, rien ne préfigure une égalité totale entre les habitants de ce pays-territoire, l’économie de marché nous a rendus aussi cupides et voraces que les ayatollahs du capitalisme.

La réponse de la poésie à cette interrogation, c’est que si nous ne pouvons pas nous en remettre aux forces économiques, aux forces militaires pour échafauder un vivre ensemble vivable, acceptable, juste, fraternelle, les « armes miraculeuses » de la poésie nous le permettent.

Le pari de l’écriture, permet de nous rappeler que le métier de vivre est un combat quotidien, et que l’heure est au retroussage des manches. Et les petites gens qui quotidiennement sur les chantiers, aux abords et au sein du marché, dans les écoles, collèges et lycées tentent de rendre leur vie vivable et la mort affrontable me le rappellent chaque jour que je prends la plume pour tenter de donner corps à leur histoire.

 

 

Nassuf Djailani
Nassuf Djailani