Face à la violence qui se déchaîne dans certains endroits à Mayotte, la justice semble parfois démunie. Condamnations à répétition, mesures éducatives et sociales, rien ne semble remettre sur le droit chemin des jeunes délinquants accomplis. Le tribunal correctionnel le 11 janvier dernier l’a encore démontré avec le dénommé Bandit.

 

Avec sa grosse tignasse hirsute afro, sa silhouette et sa moustache fine, Bandit est arrivé menottes aux mains, entouré de deux gendarmes dans la nouvelle salle d’audience du tribunal correctionnel à Kawéni. L’air impassible, sa dégaine rappelle celle de Ze Pequeno, le héros du célèbre film brésilien « La Cité de Dieu » incarné par Leandro Firmino da Hora. Voulue ou pas (les bad boys sont des modèles pour les jeunes délinquants), la ressemblance est frappante. Jusqu’alors, Bandit n’est pas encore arrivé à un degré de violence du personnage cinématographique, mais il mérite son surnom.

La justice le connaît bien. La subsitute du procureur Emilie Guégan parle d’ailleurs de palmarès pour décrire son imposant casier judiciaire. Bandit a commencé sa carrière de délinquant à 15 ans et ne s’est plus arrêté depuis.

2009 : vol à l’étalage

2011 : vol + vol aggravé

2013 : vol et recel + recel

2014 : vol avec effraction

2015 : vol en réunion.

Dans sa catégorie donc, Bandit est un champion et à chaque fois, le délit devient de plus en plus grave. Et c’est pour le vol en réunion qu’il a comparu devant le tribunal en ce début d’année. Le jeune homme âgé de 23 ans aujourd’hui a violemment attaqué le gérant de la pharmacie de Kawéni. Les armes employées : pare-choc de voiture, barre de fer, bouts de bois, sans compter les pieds et les poings des agresseurs.

Ze Pequeno, le petit voyou devenu chef de gang dans la favela de la Cité de Dieu. Crédit : O2 Filmes et VideoFilmes

Lors de l’attaque, ils étaient quatre : deux mineurs et deux majeurs. L’autre majeur n’était pas à l’audience. Il avait été renvoyé à Anjouan, parce qu’en situation irrégulière à Mayotte. Dénommé Kouder, lui aussi est une vieille connaissance du tribunal. À eux quatre, ils ont provoqué de lourdes blessures à la tête, à l’épaule, aux côtes et aux jambes du pharmacien. Celui-ci n’a eu son salut qu’à son équipement de motard.

Lors de l’audience, Bandit n’a éprouvé aucun remords. Le président Bouvart a rappelé ses condamnations, sa prise en charge par la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse), par l’association Tama. Mais non, Bandit n’est pas revenu dans le droit chemin.

5 ans de prison ferme et 20 000 € de dommages et intérêts et frais de justice pour Bandit

« Il y a beaucoup de vol quand même. C’est comme ça que vous gagnez votre vie ? » l’a questionné le président Bouvart. Bandit n’a pas répondu, mais tout était clair pour le magistrat.

La subsitute du procureur Emilie Guégan a dépeint un jeune homme sans foi ni pitié, qui était l’instigateur de l’agression. Bandit savait à qui il s’en prenait. Le pharmacien se savait épié par des mineurs. En plus des coups ayant provoqué une ITT (interruption temporaire de travail) de 2 mois, on lui a subtilisé 9 000 €, un ordinateur portable, des clés USB, ses papiers.

Pour ces faits, Bandit et Kouder ont été lourdement condamnés : respectivement 5 et 4 ans de prison ferme. Sans compter le préjudice moral, matériel et corporel pour la pharmacie, son gérant et son épouse, soit près de 20 000 € au total.

Mais l’on peut s’interroger si cela sert à quelque chose. Déjà en tant que mineurs, ils ont été suivis sans succès. Même si en prison, il existe des programmes de réinsertion, est-ce que Bandit sera réinserable une fois sa peine purgée ? On peut en douter. Comment réagira le pharmacien s’il est toujours là quand il croisera ses bourreaux à Kawéni ?

"Si la prison est l’école de la récidive, tel est particulièrement le cas pour les jeunes." Dedans Dehors, avril 2015

La question vaut la peine de se poser parce que de nombreux acteurs de la justice doutent de la politique pénale française. Certains avocats de la place reconnaissent à demi-mot que les punitions données à la majorité des délinquants n’arrangent rien. Et quand ceux-ci replongent dans leur environnement naturel, la récidive est plus que probable.

Michel Mercier, Garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy était venu en avril 2011 visiter la Dago Tama, une des rares alternatives à la prison pour les mineurs à Mayotte.

La situation n’est pas spécifique à Mayotte. Dans un documentaire diffusé en 2013 sur France 2 et intitulé « Hors la loi », le réalisateur François Chilowicz suit pendant quatre ans six hommes depuis leur interpellation jusqu’à leur sortie de prison, en passant par les gardes à vue et les audiences devant les différents juges. Le résultat est impitoyable : sur les six personnes, quatre récidivent. Un constat qui est bien plus général. Selon des chiffres du ministère de l’Intérieur, en 2014, 61 % des sortants de prison sont réincarcérés dans les 5 ans qui suivent. En ce qui concerne les mineurs, la revue de l’Observatoire international des prisons « Dedans Dehors » relève dans son numéro d’avril 2015 que quand bien même une grande part des mineurs se remettent dans le droit chemin après leur première confrontation avec la justice. Mais pour les rares qui finissent en prison, 70 % récidivent.

Qu’est-ce qui n’a pas marché pour Bandit et Kouder ? Les magistrats ne se sont pas prononcés à l’audience sur cette question. Pourtant, ils ont été suivis par la PJJ, ont eu droit aux peines alternatives à l’enfermement chères à l’ancienne Garde des Sceaux Christiane Taubira. Sûrement qu’ils n’y ont pas mis du leur. Peut-être qu’ils apprécient les gains faciles et qu’au final travailler « normalement » ne serait pas assez rentable.

Quoi qu’il en soit, les Bandit à Mayotte sont nombreux. La prison est sûrement nécessaire dans ces cas-là. Cela a le mérite de soulager les victimes et de rassurer pendant un certain temps la société. Mais si c’est pour qu’ils recommencent à la sortie, à quoi bon ?

 

Faïd SOUHAÏLI