Le doctorat est le nec plus ultra de ce que peut fournir l’université française. Pendant longtemps, Mayotte souffrait de diplômés et notamment de docteurs. Mais aujourd’hui, ils sont là, même s’ils sont très discrets. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, leur diplôme reconnu, ne leur ouvre pas automatiquement les portes de l’emploi.

 

 Vendredi dernier, la MJC de Tsingoni était en fête. De nombreux stands ont été dressés sur la terrasse. Des chercheurs y présententaient leurs travaux pour la journée du savoir.

Cette journée qui a été mise en place par l’association Entraide et volontariat mahorais a eu le mérite de valoriser tous les étudiants ou ex-étudiants mahorais ayant réalisé des travaux de recherche. L’autre mérite est d’avoir montré que ces Mahorais sont plus nombreux qu’on ne le pense et qu’ils exercent dans des domaines divers et variés. Enfin, cette journée du savoir a consacré un atelier pour l’insertion des chercheurs. Et force est de constater qu’on peut avoir une tête bien faite, avoir effectué des travaux académiques d’excellente qualité et se retrouver sans emploi ou plus souvent, loin de l’emploi de ses rêves.

La déléguée aux droits des femmes Noëra Mohamed a remis les récompenses au doctorant Oili Hassan et au docteur Hamidani-Attoumani Ambririki.

En tout cas, pour ceux qui ont fait l’effort de la recherche et qui y ont pris goût, ce n’est pas à Mayotte qu’ils trouveront leur bonheur. Il n’existe pas d’université (Dembeni est un centre universitaire dont les différentes filières dépendent d’universités basée à Rouen, Montpellier, Aix-Marseille et Nîmes) et par conséquent pas de laboratoires de recherche rattaché à une université. Or, si l’on souhaite exercer dans ce domaine, il faut aller là où se trouvent ses laboratoires et centres de recherche. « Si on s’engage dans un parcours de recherche, il faut se dire qu’on doit aller là où il y a des universités. Parce qu’en étant dans un laboratoire, vous êtes en contact avec d’autres chercheurs, vous avez accès plus facilement aux revues pour publier vos travaux.

Si vous ne publiez pas, on considère que vous n’êtes pas un chercheur, que vous ne faites rien. Et quand vous êtes tout seul à Mayotte, sans centre de recherches, sans soutien ni aide, il est difficile de publier

Or le critère qui compte, c’est la publication. Les postes de maîtres de conférence sont rares, donc quand un poste se libère, le critère qui compte le plus est la publication. Si vous ne publiez pas, on considère que vous n’êtes pas un chercheur, que vous ne faites rien. Et quand vous êtes tout seul à Mayotte, sans centre de recherches, sans soutien ni aide, il est difficile de publier » explique Maoulana Andjilani, directeur de la recherche et de l’enseignement supérieur du conseil départemental et titulaire d’un doctorat en biologie. A ses yeux, le post-doctorat est donc un passage obligé pour qui souhaite poursuivre dans cette voie. « Il permet notamment d’être mieux armé pour les concours. Mais une autre dimension joue en France : le localisme. Généralement, les postes vont à ceux qui sont déjà dans les labos. Et si on se coupe de ceux-ci et des universités, tout devient encore plus compliqué, d’autant plus qu’en France, il y a un gros problème d’insertion à l’emploi pour les docteurs sauf en médecine. Et à ce niveau, l’exigence est énorme » continue le Dr Andjilani.

Maoulana Andjilani (2e en partant de la gauche) a fait partie du comité scientifique de la journée du savoir chargé de départager les différents travaux de recherche soumis à leur jugement en compagnie du Dr Ibrahim Bahedja (2e en partant de la droite).

Pour lui, les docteurs diplômés ne sont pas obligés de se cantonner qu’au domaine de la recherche. « Beaucoup de gens ont fait des thèses et font du bon travail qui n’est pas nécessairement de la recherche » explique-t-il. Pour lui, le problème est le suivant : certains diplômés n’assument pas leur choix de vie.

En effet, certains doctorants ou docteurs choisissent pour des raisons personnelles ou familiales de rentrer à Mayotte. Mais elles se plaignent dans le même temps de ne pas avoir d’emploi lié aux recherches qu’elles ont faites, de n’obtenir par exemple qu’un poste d’enseignant du second ou du premier degré, loin des amphis des facs françaises. « Regardez, Thomas M’saïdié est maître de conférences en droit à Dembéni. Il a fait sa thèse et a continué dans un labo dans une université en métropole. Il a publié dans des revues de renom et a postulé au poste. Il l’a obtenu » résume Maoulana Andjilani. Toutefois, la vie de chercheur au sein des laboratoires n’est pas de tout repos.

Des conventions entre le conseil départemental et les universités pour augmenter les chances des Mahorais d'intégrer le circuit de la recherche internationale

Beaucoup de jeunes docteurs ont des contrats précaires, payés au SMIC, mais ils font le dos rond en espérant des jours meilleurs. Mais cette étape est difficile à obtenir pour les chercheurs mahorais. Alors pour augmenter les chances des Mahorais et leur permettre d’intégrer le circuit de la recherche internationale, le conseil départemental souhaite signer des conventions avec les universités qui accueillent les chercheurs mahorais dont les travaux sont en lien avec Mayotte et pour faciliter leur publication. « On exige des rendus sur l’évolution du travail et le laboratoire s’engage à ce que le doctorant puisse se présenter à la qualification de maître de conférence » révèle Maoulana Andjilani.Parmi les invités de l'association Entraide et volontariat mahorais figuraient notamment Noëra Mohamed, le Dr Alain-Kamal Martial, le sénateur Thani Mohamed Soilihi et le maire de la commune de Tsingoni Mohamed Bacar.

Cette politique a été mise en place bien avant la polémique qui a surgi lors du non-recrutement d’Ibrahim Bahedja au centre universitaire de Dembéni. Celui-ci s’est vu reprocher son manque de publication par le jury, bien qu’il ait les capacités pour le poste. Beaucoup y ont vu la mise à l’écart d’un Mahorais au profit d’une personne venant de l’extérieur et ne connaissant pas notre île. Mais la faiblesse de son dossier concernant les publications a sans doute donné une bonne raison à son jury de ne pas le choisir.

Quoiqu’il en soit, il existe une vie en dehors de la recherche. Et pour Maoulana Andjilani, la journée du savoir était une bonne occasion de le rappeler.

« En ayant obtenu le diplôme universitaire le plus haut de l’université française, ces chercheurs mahorais doivent se dire que s’ils l’ont obtenu, c’est parce qu’ils sont bons. Quand on fait une thèse, on fait de la gestion de projet, on cherche des financements, on met en œuvre des évaluations, etc. C’est ce que je fais pour le compte du conseil départemental, cela me plaît et la recherche ne me manque pas. D’autres sont consultants, dans l’administration ou au Sieam. Ceci étant dit, je connais très peu de chercheurs, surtout des docteurs, qui n’ont pas de boulot » révèle Maoulana Andjilani.Fouad Mmadi, Tchico Souffou et Anli Bounou ont été les représentants de la catégorie master en lice pour une récompense lors de la journée du savoir.

En ayant obtenu le diplôme universitaire le plus haut de l’université française, ces chercheurs mahorais doivent se dire que s’ils l’ont obtenu, c’est parce qu’ils sont bons

L’important pour les chercheurs de l’île est donc de valoriser leur savoir-faire et leurs compétences. Mais aussi connaître le marché du travail à Mayotte. Fouad Mmadi, qui a obtenu un master 2 en biotechnologie et santé, a dû se réorienter après avoir exercé en tant que technicien de laboratoire dans l’Hexagone et au CHM. « Je suis parti jeune de Mayotte, j’ai fait douze ans sans revenir ici et à un moment donné, j’ai eu envie de me poser ici. J’ai travaillé au CHM, mais à un moment, ils m’ont dit que j’étais surdiplômé avec mon bac +5 et ils ont embauché à ma place quelqu’un qui à la base était venue en vacances à Mayotte » explique le jeune tsingonien. L’explication de ce cas a priori ubuesque est simple. Un technicien supérieur de laboratoire dans un hôpital en France doit être médecin ou pharmacien. Fouad Mmadi en tant que spécialiste, est beaucoup plus qualifié, mais n’étant pas médecin, l’hôpital n’a pas souhaité le payer à sa juste valeur. Et comme les tâches demandées nécessitent seulement des compétences à bac+2, le CHM lui proposait une paie en conséquence. Le jeune homme a préféré décliner. Il a donc fallu qu’il trouve un autre projet professionnel puisque les postes en laboratoire privés sont rares à Mayotte. Fouad Mmadi suit les cours à l’IFSI. Dans deux ans, il sera infirmier si tout va bien. Un métier qui a encore de l’avenir à Mayotte, même si pour cela, il doit abandonner au moins momentanément l’idée de gagner sa vie avec la biotechnologie.

Faïd Souhaïli