C'est probablement la sortie littéraire de l'année. L'ouvrage de Mahmoud Azihary n'est pas encore arrivé sur les rayons des  librairies de Mayotte, mais déjà les commandes se multiplient.
Qu'y a-t-il dans ce livre ? La question se pose de plus en plus dans le milieu de "l'entre-soi". Un réseau dominé par l'interêt commun, décrié par l'ancien directeur de la SIM.
En exclusivité, le 101 MAG vous livre quelques extraits de l'ouvrage. Cette partie nous dévoile les coulisses des conseils d'administrations les plus emblématiques de la SIM. 

 


EXTRAIT 1 : "On vous demande de venir à la préfecture pour qu’on vous dise quoi penser et quoi écrire."
"Le préfet Denis Robin ouvrit alors la séance, d’un ton assuré, haussant tout de suite la voix à la manière d’un conquérant et répétant ce qu’il a écrit dans son courrier. J’étais abasourdi. J’avais pensé que le préfet venait calmer le jeu et rechercher une discussion constructive. Non ! Il venait me montrer qu’il était le patron, flanqué à sa droite de ses deux sous-préfets Christophe Peyrel et Christophe du Payrat, et à sa gauche du trésorier-payeur général et du directeur de l’équipement, Philippe Porte, le Chevalier de la Légion d’Honneur qui refusait de me serrer la main. Assis à la droite de Abdourahamane Soilihi, j’avais déjà compris que je ne pouvais pas compter sur lui. Je regardais les élus assis de l’autre côté de la table face au préfet et son staff ; aucune réaction.
Je répondis alors au préfet : « Monsieur le Préfet, vous n’êtes pas obligé d’élever la voix pour me parler. Je ne suis pas votre subordonné. Et puis, j’avais vraiment pensé et espéré que vous aviez compris que votre courrier m’a profondément blessé et que vous alliez rechercher la voie d’un dialogue constructif, mais je vois qu’il n’en est rien. Je trouve cela regrettable. »
Puis je continuai : « Je ne comprends pas ce qui vous a mis en colère. Je n’ai fait qu’écrire une note d’analyse au sortir de la crise qu’a traversée la SIM pour justement que tout le monde réfléchisse aux voies et moyens de reprendre l’activité d’aménagement et de construction. Ce n’est pas la première note que j’écris. »
Le préfet Denis Robin se tourna vers moi et me dit, en martelant les mots : « Je vais vous dire, je ne regrette rien de ce que je vous ai écrit. » Puis il ajouta : « De toute façon, on ne vous demande pas de réfléchir, on vous demande de venir à la préfecture pour qu’on vous dise quoi penser et quoi écrire. »


Denis Robin, préfet de Mayotte du 28 juillet 2008 au 12 juillet 2009 a participé à la campagne du oui pour la départementalisation. Il a également eu des rapports très tendus avec Mahamoud Azihary.Denis Robin, préfet de Mayotte du 28 juillet 2008 au 12 juillet 2009 a participé à la campagne du oui pour la départementalisation. Il a également eu des rapports très tendus avec Mahamoud Azihary.

(...)


EXTRAIT 2 : "Au 3ème millénaire, il était choquant qu’un indigène réfléchisse à Mayotte."
En ce 1er décembre 2008, le monde entier était sous l’effervescence de l’élection du 44ème président des Etats-Unis d’Amérique et premier président issu de la communauté des African American de ce pays qui a pratiqué l’esclavage et l’apartheid et qui a vu l’assassinat du Dr Martin L. King. Et en ce 1er décembre 2008, au 21ème siècle et au 3ème millénaire, il était choquant qu’un indigène réfléchisse à Mayotte.
Je ne devais pas réfléchir. J’ai étudié dans deux des plus grandes écoles françaises avec un doctorat à la sortie, participé à des séminaires de recherche et croisé des chercheurs de grandes universités (EHESS, Oxford, Yale, Cornell, Berkeley, Columbia, Montréal, ...), travaillé dans certaines des plus grandes entreprises internationales, participé à une des plus importantes recherches en tant qu’ingénieur de recherche à l’INSERM. Je venais de sauver une des plus importantes entreprises de Mayotte de la liquidation au prix de ma santé. Je suis mahorais, techniquement et émotionnellement impliqué dans le développement de Mayotte, et je ne devais pas réfléchir. Je devais aller à la préfecture solliciter un rendez-vous avec Monsieur le Préfet Denis Robin (ou peut-être avec un de ses sous-préfets) pour qu’il me dise quoi penser. Ne pas réfléchir, me taire et obéir ! Lire dans la pensée du maître pour anticiper ses désirs !


(...)

EXTRAIT 3 : A Mayotte comme au temps des colonies.
La mise à mort avait été effectuée dans les règles de l’art des gouverneurs des colonies, sous la supervision du préfet, commissaire du gouvernement, censé exercer un contrôle externe de la société au même titre que le commissaire aux comptes et le contrôleur général, mais qui a été de fait le vrai président de cette séance du conseil, ses instructions à Alain Faudon se faisant entendre clairement sur l’enregistrement sonore. « Anachronique » ? « D’un autre temps » ? « Cauchemardesque » ? Qu’en aurait pensé l’ancien préfet de Mayotte, Jean-Jacques Brot ? On était en 2015, 13 ans après la date de son arrivée à Mayotte en 2002 lorsqu’il avait été choqué de sentir qu’il avait « les pouvoirs d’un quasi-gouverneur de l’Afrique je-ne-sais plus quoi », au 21ème siècle, dans le 3ème millénaire… mais à Mayotte, en sous-France. A Mayotte comme au temps des colonies.
[…]
Je quittai donc la SIM le 29 mai 2015 à l’issue de l’assemblée générale ordinaire des actionnaires qui a approuvé les comptes de l’exercice 2014, marqué par la très émouvante cérémonie d’adieu que m’avaient réservée par surprise mes collaborateurs qui, alignés, me serraient dans leurs bras à tour de rôle, certains fondant en larmes, ce qui me fit craquer à la fin avec quelques larmes que je n’arrivai pas à maîtriser.
Depuis, je goûte au bonheur de vivre à Mayotte, dans un des plus beaux coins de la planète, en attendant qu’un courrier signé des mêmes ministres ou d’autres ministres de la République vienne dire que je ne dois pas y rester plus de dix ans.

 

Mayotte en sous-France, Mahamoud AZIHARY, éditions l'Harmattan, Paris, 2016