Récits et société. Les hommes agissent et se déplacent ou migrent. D’abord, pour se nourrir, mieux vivre ou survivre ou encore fuir des terres et des cieux hostiles.

Ce sens primaire de ensemble : il risque même de les monter les uns contre les autres, les uns faisant la guerre aux autres pour des ressources, les uns fermant leurs frontières aux autres, indésirables. Les hommes cherchent alors un autre sens à leurs actions et déplacements, un sens supérieur, échappant aux contingences matérielles et aux besoins organiques. Il semble, pour cela, qu’avant qu’ils ne produisent des corpus de lois qui humanisent davantage leurs rapports et eux-mêmes, les hommes aient d’abord raconté ce qu’ils ont fait, ce qui s’est passé, leurs origines. Et c’est le cas, par exemple, du Code d'Hammurabi, l'une des plus anciennes lois écrites trouvées, réalisé sur l'initiative du roi de Babylone, Hammurabi, vers 1730 avant Jésus Christ. Il s'agit en fait d'un texte établi à partir de la compilation de décisions de justice prises par le roi Hammourabi. Le Code commence, d’ailleurs, en guise d’introduction, par un historique de la vie et du rôle du roi avec son précepte « faire en sorte que le fort n’opprime pas le faible ». Un récit donc. Raconter pour expliquer, expliquer pourquoi on existe, pourquoi la société existe, pourquoi les hommes vivent ensemble, pourquoi ils sont différents, pourquoi une catégorie d’hommes domine, etc. Les récits témoignent ainsi des actions des hommes, de leur passé, de leurs croyances et de leurs rêves, et construisent une certaine image de leur société, de leurs origines, donc d’eux-mêmes.

A Mayotte, mythes, contes et légendes attirent notre attention en tant que premiers récits qui par leurs contenus, expliquent certaines réalités, pratiques et croyances constitutives de l’identité plurielle des Mahorais ou leurs origines, celles de leur société et de leurs langues.

Si l’islam a bien son livre de référence, le Coran, pour expliquer l’origine et le futur du monde et des hommes, pour les guider, il a dû, en tant que croyance et système de valeurs, investir aussi l’univers narratif des mythes, des contes et des légendes pour imprégner la société mahoraise, comorienne en général. C’est que les récits, en façonnant une certaine image de la société et de nous-mêmes, nous modifient aussi nous-mêmes dans nos comportements et nos pensées, comme l’a développé Paul Ricœur dans Temps et récits.

Faire en sorte que le fort n’opprime pas le faible

Mythes, contes et légendes racontent donc Mayotte : ses origines diverses, sa culture plurielle, son islamisation, l’esclavage, sa colonisation. Ces récits présentent Mayotte comme un lieu de contacts (souvent violents), de rencontres et d’échanges multiples et divers. Mayotte, une île où les continents et leurs civilisations se sont rencontrés, faisant ainsi d’elle un lieu de contacts et de partage non seulement de langues mais également de récits. Aujourd’hui, on mesure à peine ce que ces civilisations ont légué aux Mahorais en termes de récits partagés et intégrés. On retiendra juste, pour la période récente, ces films westerns, indiens, de karaté qui offraient des moments merveilleux en communauté (comme le faisaient les contes) sous l’éclairage de la lune dans les villages mahorais et leurs personnages célèbres ou mythiques qui nous ont laissé des surnoms (Django, Jimmy, Jacky, etc.). C’était l’époque du « cinéma grand écran », où le cinéma allait vers les gens dans les villages, qui l’attendaient avec impatience et envie. Les choses évoluent, comme on dit. Le cinéma est devenu citadin et le petit écran a rassemblé la famille dans le salon fermé. Désormais, les belles histoires et les beaux contes se racontent à la télévision. Et de nouveaux héros sont apparus, et on admire surtout les nouvelles héroïnes, belles, amoureuses et promises au succès (Marimar, Saloni, etc.). Les femmes mahoraises adorent, semblent-il, les séries avec leurs histoires d’amour, tandis que les hommes, comme d’habitude, déclarent ne pas aimer tout en suivant tous les épisodes, évidemment, à cause des femmes qui le leur imposent ! Il parait toutefois que les aventures de Khams et Combo, tel « un miroir que l’on promène le long d’un chemin » (Stendhal), projettent aux unes et autres leurs images et ne laissent donc personne indifférente. Pendant que les enfants, à mille et une lieues des Contes de ma grand-mère et des Sagesses et malices de Madi, l’idiot voyageur de Salim Hatubou, préfèrent les aventures des Lapins crétins.

Faut-il voir là l’effet d’un épisode historique marqué par le mythe d’Andriantsouli, le sauveur, et l’utopie du département, qui devait mettre fin à tous les antagonismes et installer la prospérité éternelle ? Il ne serait pas exagérer d’avancer que la société mahoraise, livrée corps et âme à ce que les Mahorais ont appelé « le combat pour la départementalisation », a plutôt subi les changements culturels entre autres.
Délivrée, elle doit s’engager dans une histoire plus dynamique et consciente des cultures, des cultures en contact du lapin malin aux lapins crétins notamment...

 

Condro